Au-delà du foot, la tentation antisémite de l’Italie

, par  DMigneau , popularité : 0%

Au-delà du foot, la tentation antisémite de l’Italie

Les joueurs de la Lazio ont porté un t-shirt avec le visage d’Anne Frank après les comportements antisémites de certains supporteurs. - Gianni SCHICCHI / AFP

En tapissant la tribune du grand stade de Rome de photographies d’Anne Frank portant un maillot aux couleurs du club de l’AS Roma, les supporteurs ultras de la Lazio ont relancé le débat sur l’antisémitisme à l’italienne. Un sentiment qui ronge la société italienne et pas seulement le monde du ballon rond.

C’était il y a deux semaines. Un groupe de gamins, dont le plus jeune a treize ans à peine, a détourné la photographie d’Anne Frank, l’adolescente d’origine juive allemande, morte en déportation à Auschwitz en mars 1945, pour insulter ses rivaux historiques de l’AS Roma.

Car pour certains clubs liés avec l’extrême droite, traiter un adversaire de « juif » fait partie des pires injures. Ce n’est pas la première fois que le foot est pris en flagrant délit d’intolérance.

Certains joueurs font publiquement état de leurs positions comme Paolo Di Canio, l’ex-attaquant de la Lazio qui, durant toute sa carrière sur les pelouses, a ponctuellement fêté ses buts en faisant le salut fasciste. Ou Gigi Buffo, gardien de but de la Juventus et de l’équipe d’Italie qui a défilé en 2006 à Berlin après la victoire italienne à la Coupe du monde de football en déroulant une banderole avec une croix celtique brodée sur le côté droit.

Les supporteurs, quant à eux, déballent régulièrement leurs pires panoplies dans les stades. Croix gammées ou celtiques, slogans antisémites du style « Vos maisons seront vos fours », chants haineux, banderoles racistes...

« Ce n’est pas de l’antisémitisme, c’est de la stupidité. Ces gens-là n’ont aucune culture, notamment historique. L’Italie a certes eu des tentations antisémites dans le passé mais à la différence de certains autres pays en Europe, ce sentiment s’est moins développé », estime Pierfrancesco De Robertis, ex-directeur du quotidien italien " La Nazione ".

21% de la population aurait des convictions antisémites

Soit. Mais ce n’est pas l’avis de la communauté juive italienne qui publie chaque année un rapport sur l’antisémitisme en Italie à travers l’observatoire du Cdec, le Centre de documentation juive contemporaine de Milan.

Une étude réalisée l’an dernier en collaboration avec les universités de Rome, Bari, Milan et Vox, l’observatoire des Droits, affirme que l’Italie est le pays le plus antisémite d’Europe occidentale.

Le résultat est inquiétant : un italien sur cinq, soit 21% de la population, a des convictions antisémites. Soit le double de l’Allemagne, plus que la France et l’Angleterre ou encore l’Espagne où 17 % de la population a des pulsions antisémites, toujours selon cette étude.

« La majorité des Italiens ne sont pas antisémites. En revanche, l’extrême droite, l’extrême gauche et l’idéologie islamiste le sont. Les deux premières générations de migrants ont un bagage culturel qui les pousse à diaboliser Israël et, par conséquent, toute la diaspora juive », estime Lisa Billing, représentante en Italie et auprès du Saint Siège de l’AJC, l’ " American Jewish Committee ", dans une tribune publiée par le quotidien " La Stampa ".

« Je n’ai pas le sentiment d’un véritable antisémitisme en Italie et l’antisionisme affiché par une certaine gauche m’inquiète beaucoup plus. Certains font une sorte d’amalgame en mélangeant le judaïsme et le sionisme et développent un autre type d’antisémitisme », analyse pour sa part Luigi De Salvia, président de " Religionsfor peace Italy " et vice-président du réseau européen.

Réseaux sociaux et maisons d’édition

Selon un sondage publié par l’institut de recherches Ipsos et le Cdec, 60 % des personnes interviewées estime que les Italiens de religion juive forment un groupe d’individus unis qui s’entraident, savent faire des affaires et sont bien insérés dans le tissu économique.

Autre donnée intéressante : 52 % affirment que la Shoah est la plus grande tragédie de tous les temps, 9 % ne savent pas de quoi il s’agit et 3,5 %
affichent une position négationniste.

« Le nombre de forums, de groupes antisémites sur " Facebook ", comme le nombre de profils individuels de personnes intolérantes a pris des proportions inquiétantes. Contrôler systématiquement les plates-formes des réseaux sociaux est difficile et les instruments juridiques à disposition insuffisants », déplore Betti Guetta, responsable de l’Observatoire sur l’antisémitisme du Cdec.

L’absence de contrôle est corroborée par le fait que l’an dernier, 23 maisons d’édition ont publié du matériel antisémite en Italie, que plus de 300 sites véhiculent librement des incitations à la haine contre « les lobbies juifs qui contrôlent le monde ».

En Italie comme en France ou en Espagne, l’antisémitisme est donc bien vivant. Il est dans les propos de cette intellectuelle italienne qui tente de minimiser les gestes des gamins qui ont détourné les photographies de Anne Franck : « une gaminerie, les Italiens ne sont pas antisémites car les juifs italiens sont bien intégrés, ils ne gênent personne ... ».

Il est dans le message posté sur " Facebook " par le député d’extrême droite, Massimo Corsaro,pour insulter le démocrate Emanuele Fiano et son projet de loi contre l’apologie du fascisme : « Avec ses gros sourcils, il cache les signes de la circoncision ».

Ou encore à la radio avec une série sur les « protocoles des sages de Sion », un texte sur un soi-disant complot juif international.

« Pour combattre l’antisémitisme, il faut trouver une nouvelle forme d’éducation, les juifs vivent en Italie depuis plus de 2000 ans et ils ont contribué à l’histoire de ce pays. Voilà ce qu’il faut dire et enseigner », estime Lisa Billing.

Ariel F. Dumont,

correspondante à Rome

Marianne