Au Pakistan, des élections sous influence de l’armée

, par  DMigneau , popularité : 0%

Au Pakistan, des élections sous influence de l’armée

Garde d’honneur de l’armée pakistanaise - (crédit : Wikimedia Commons)

Au Pakistan, se profile un scrutin inédit dans l’histoire du pays, entre recomposition politique et espoir de normalisation de la vie politique. Mais la puissante armée pakistanaise reste très active en coulisse.

Ce 25 juillet, les Pakistanais sont " appelés aux urnes " pour renouveler leurs élus nationaux et provinciaux, cinq années après un scrutin qui avait suscité l’espoir d’une normalisation.

En 2013, pour la première fois un pouvoir civil cédait sa place à un autre pouvoir civil après la fin de son mandat normal. Mais le climat reste très tendu.

Englué dans une affaire « d’évasion fiscale », le Premier ministre Nawaz Sharif a été démis de ses fonctions, interdit de se représenter et emprisonné.

C’est son frère Shehbaz qui le remplace pour ce scrutin, qui s’annonce difficile pour son parti la " Ligue musulmane du Pakistan " tant cette formation a été affaiblie de toute part, malgré un bilan politique jugé bien meilleur que son prédécesseur, le " Parti du peuple pakistanais " (PPP).

Ce dernier ne parvient pas non plus à relever la barre ni à susciter d’espoir, tant son image est liée au népotisme et au clientélisme de la politique pakistanaise.

Son nouveau et jeune leader, Bilawal Bhutto, fils de Benazir, reste coincé entre tous " les barons " de son parti, à commercer par son père Ali Zardari, tant décrié pour sa corruption.

Imran Khan devient donc plus que jamais le favori de ce scrutin, lui qui a fondé toute sa carrière politique sur la dénonciation de la corruption et la rénovation de la vie politique.

En 2013, son charisme avait déjà séduit les jeunes et les Pachtounes, faisant de lui la troisième force du pays. Pourtant, son chemin vers la tête du gouvernement reste long. Car s’il peut réunir une majorité de votes le 25 juillet, la " géographie électorale " fait peser une incertitude sur ses chances.

Pour décrocher la majorité absolue, son parti devra non seulement conserver son bastion de la province du Khyber Pakhtunkhwa, mais aussi s’emparer de nombreuses circonscriptions dans un Pendjab dominé par le " chan Sharif " qui pourrait tout de même résister.

La province du Sind restera vraisemblablement le fief du PPP et Imran Khan pourrait de plus être mis en difficulté dans son fief du nord-ouest, où il est menacé par la reformation d’une coalition islamiste qui avait déferlé en 2002.

L’ancien joueur de cricket ne s’y est d’ailleurs pas trompé en adoptant un discours plus rigoriste. Quel que soit le vainqueur du scrutin, il lui sera difficile de former une coalition majoritaire.

Mais l’autre événement, c’est le rôle joué par la toute puissante armée lors de ce scrutin. On la soupçonne d’être derrière l’exemplaire sévérité et rapidité de la justice envers Nawaz Sharif, qui pourtant ne peut s’en prendre qu’à lui-même.

Englué dans les révélations des " Panama Papers ", il avait fourni à la « Cour suprême » des documents écris dans une police d’écriture qui n’existait pas à la date prétendue d’émission.

Cela dit, de nombreuses voix se sont aussi élevées pour dénoncer la censure, l’intimidation et les enlèvements pratiqués par les militaires, qui visent surtout la " Ligue musulmane ". Mais c’est sans doute à Karachi que l’empreinte des militaires est la plus visible, l’armée étant sur le point de complètement recomposer la politique de la plus grande ville du pays.

Depuis les années 1980, le " Muttahida Qaumi Movement " (MQM) domine la mégalopole en représentant les " Mohadjirs ", musulmans venus d’Inde lors de la partition et vivant quasi-exclusivement dans celle-ci.

Largement englué dans la mafia locale et souvent en conflit avec les militaires, le parti est dirigé depuis l’étranger par Altaf Hussain, habitué aux déclarations provocantes.

Si dans les années 1990, l’armée avait utilisé la manière forte pour mettre au pas ce parti, elle utilise désormais une stratégie bien plus subtile.

En 2016, l’ancien maire de la ville et baron du " MQM ", Mustafa Kamal, fonde sa propre formation concurrente, le " Pak Sarzameen ", sans doute avec le soutien des militaires.

Adoptant un discours nationaliste aux antipodes du " MQM ", il parvient à présenter des candidats dans quasiment toutes les circonscriptions du pays, un exploit suspect pour ce jeune et petit parti.

Mais le plus spectaculaire a sans doute été l’arrestation par les militaires de Farooq Sattar, bras-droit de Hussain, qui libéré quelques jours après choisit soudain de trahir son chef et de l’expulser du parti.

La volonté des militaires est ici transparente : bannir Hussain de la vie politique, lui qui a souvent critiqué les forces armées, et diviser les Mohadjirs qui avec trois formations distinctes pour les élections à venir sont condamnés à la défaite.

Guillaume Laurend

AgoraVox