Au Maroc, un peuple en attente de changement

, par  DMigneau , popularité : 33%

Au Maroc, un peuple en attente de changement

Le vendredi 7 octobre, les Marocains sont appelés aux urnes afin de désigner leurs gouvernants pour les 5 prochaines années. Alors qu’ils attendaient beaucoup de la réforme constitutionnelle et de l’arrivée au pouvoir d’un parti " nouveau " en 2011, force est de constater que leurs espoirs ont été déçus et que le besoin d’une véritable alternative politique au Maroc devient impérieux.

Il est un mot qui revient régulièrement dans la bouche de tous les Marocains, quel que soit d’ailleurs le sujet de discussion : « Inchallah ». Comme un symbole de notre incapacité collective à peser sur notre futur, il est cette expression passe-partout qui permet à nos compatriotes, lorsqu’ils ont épuisé leurs maigres ressources dans l’ici-bas, de s’en remettre à notre prêteur de capital-confiance en dernier ressort : le bon Dieu.

D’une certaine manière, les Marocains ont raison. Car il y a bien quelque chose de désespérément irréformable et immuable dans ce pays. D’aucuns répondraient promptement à cette affirmation en éructant avec vigueur contre la sacro-sainte fainéantise des Marocains, d’éternels bons à rien qui n’ont décidément que le pays qu’ils méritent.

Entendre : qu’ils se mettent au travail et ils finiront par sortir un jour de l’impasse dans laquelle ils se trouvent.

Tout au contraire, force est de constater que s’il y a quelque chose d’irréformable dans ce pays, il s’agit de son élite, gouvernante en particulier.

Entendons-nous, les gouvernants d’aujourd’hui ne sont évidemment pas les mêmes que ceux de l’Indépendance ou des années de plomb, mais il règne comme un étrange air de famille entre les dominants qui se sont succédés au pouvoir au cours des 60 dernières années. Autoritarisme, népotisme, clientélisme, néolibéralisme, analphabétisme économique : quelle que soit l’époque, ces concepts ont caractérisé toutes les formations, tous les ministères, tous les Parlements et tous les décideurs depuis la fin du Protectorat.

Aussi, ce papier a pour but de faire la démonstration que non, le Maroc n’est pas en train de changer et que non, il ne changera pas davantage au cours des prochaines années s’il continue à se donner à ces mêmes décideurs qui, par conviction politique conservatrice ou par manque de courage, l’ont mis dans la situation dans laquelle il est aujourd’hui ; celle d’un pays injuste, autocratique, corrompu, analphabète, d’une pauvreté qui confine à l’indigence et en manque dramatique d’espoir pour l’avenir.

Commençons par la situation strictement politique.

Les Marocains sont les enfants perdus de l’insurrection citoyenne qui leur était promise par un certain 20 février 2011 lorsque, dans le sillage d’un « printemps arabe » loin d’avoir tenu ses promesses et qui avait d’ailleurs commencé au Maroc-même, avec les révoltes de la jeunesse sahraouie de Gdem Izik fin 2010, ils étaient sortis en masse dans les rues du pays pour exiger qu’on les laisse prendre en main leur destin politique.

Nous savons ce qu’il en a été : la confiscation du mouvement populaire par le régime a abouti à l’échafaudage en toute hâte d’un projet de réforme constitutionnelle confié à quelques hommes de main du Palais et avalisé par un référendum à l’arrière-goût de Corée de Nord (97,5 % de " oui "), au terme d’une campagne qu’il serait euphémistique de qualifier de honteuse.

L’assemblée constituante ?

La souveraineté populaire ?

Au diable !

En dehors de quelques pays européens - en particulier un, la France - soucieux de soigner leurs relations avec un pays très utile à la cause sécuritaire du Vieux Continent, aucune personne de bonne foi ne serait en capacité de déceler des avancées démocratiques dans cette nouvelle mouture de la Constitution qui se contente d’ajouter des proclamations incantatoires et cosmétiques (égalité hommes-femmes, reconnaissance de la langue tamazight) à un texte par ailleurs furieusement rétrograde.

Concrètement, la monarchie reste la clé de voûte du système politique marocain, avec un roi qui - entre autres joyeusetés - préside le Conseil des ministres, dissout le Parlement quand bon lui semble, est le chef suprême des armées, nomme les juges et les dirigeants de plus de 40 établissements publics : la CDG, OCP, l’ONCF, l’ONEE, l’ONHYM, l’ONDA, la RAM, la CNSS, le CIH, Al Omrane, la SNRT, le Crédit Agricole...

Le régime s’est donc empressé d’étouffer l’enthousiasme politique naissant de la société marocaine en suivant à la lettre cet adage de Tancredi Falconeri, personnage principal du Guépard, le chef d’œuvre de l’écrivain italien Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ».

Ce qui a changé, donc, c’est que les quelques miettes de responsabilité politique accordées au Parlement et au gouvernement ont été récupérées par une formation politique vierge de toute expérience de pouvoir, le Parti Justice et Développement, qui l’a partagé depuis son accession au pouvoir avec des partis d’obédiences a priori très différentes (Istiqlal, RNI, MP, PPS) , sans hésiter à opérer des revirements qui ne manquent d’étonner, comme dans le cas du Rassemblement National des Indépendants, houspillé en 2011 et intégré au gouvernement deux ans plus tard.

Pour la cohérence politique, on repassera.

Le PJD, donc, est arrivé en tête des législatives de 2011 avec 27 % des suffrages, sur la foi d’un programme économiquement très, très libéral (nous y reviendrons), résolument conservateur en matière de mœurs, mais axé surtout sur la moralisation de la vie politique et la lutte contre la corruption : la fameuse « mouharabat al fassad wal istibdad » qui est largement à l’origine de sa popularité.

Qu’en est-il, 5 ans plus tard ?

Hélas, comme l’allégeance inconditionnelle de cette formation au véritable pouvoir le laissait largement entrevoir, il ne s’est pas passé grand-chose. Il y eut la publication de la liste des détenteurs d’agréments de transport par autocar et des carrières en 2012… et puis, c’est tout.

Pas le moindre début de commencement d’éradication de ce fléau que sont les « grimates », symboles de l’injustice et du clientélisme autorisés et encouragés par ce régime.

Après cet épisode, la société civile et les idéalistes ont donc été invités à se rendormir et les scandales ont repris de plus belle : qu’on pense à l’affaire des primes que M. Salaheddine Mezouar, dirigeant du RNI aujourd’hui ministre des Affaires Etrangères, s’est échangées à l’époque où il était ministre des Finances avec le Trésorier Général. Elles n’ont abouti qu’à des poursuites… contre les personnes soupçonnées d’avoir fait fuiter les documents prouvant la transaction !

Il y eut aussi le refus gouvernemental d’élargir les prérogatives de l’instance nationale de lutte contre la corruption, alors même que la rédaction de la loi organique sur le contenu de ses missions représentait une occasion en or de concrétiser la sacro-sainte « mouharabat al fassad »…

Et pour les derniers optimistes, il y eut également cet été le scandale de l’acquisition de terrains de l’Etat à des prix dérisoires par des responsables dont des conseillers du roi et des ministres. Pas de doute, donc : le mariage séculaire du Maroc et de la corruption se porte mieux que jamais.

Au niveau des libertés publiques, individuelles et collectives, force est de constater que là encore, 2011 n’a pas représenté un tournant mais bien un approfondissement de la logique réactionnaire et autoritaire d’un régime décidé à ne rien céder.

Traques contre les non-jeûneurs, invectives contre les homosexuels, saillies incessantes contre les femmes, le pouvoir n’a raté aucune occasion pour nous démontrer à quel point il était rétrograde, intolérant et misogyne, lui qui ne compte qu’une seule et unique femme dans ses rangs, Mme. Bassima El Hakkaoui, qui est la négation-même du combat des femmes marocaines pour la reconnaissance de leurs droits et de leur dignité.

Et que dire du traitement réservé par le pouvoir à la presse indépendante et à la frange la plus militante de la société civile ?

Là encore, les libertés les plus fondamentales ont été allègrement piétinées et la liste des victimes de l’arbitraire est interminable, du rappeur contestataire El 7a9ed, embastillé sur la foi de chefs d’inculpation tout simplement délirants, au boxeur Zakaria Moumni, enlevé, détenu et torturé à la prison secrète de Témara pour avoir « importuné » la personne royale, en passant par l’AMDH, harcelée par un régime qui va jusqu’à faire pression sur les hôtels pour les dissuader d’accueillir les rencontres qu’elle organise.

La presse vit des heures bien sombres, à tel point que des organisations comme Amnesty International n’hésitent plus à condamner ouvertement la répression de la liberté de la presse au Maroc : ainsi, Ali Anouzla, journaliste citoyen fondateur du site " Lakome " ayant notamment levé le voile sur la grâce accordée à un pédophile espagnol en juillet 2013, s’est retrouvé accusé d’infractions aussi hallucinantes qu’« apologie » du terrorisme, « aide matérielle » et « incitation » au terrorisme pour avoir publié un article dans lequel il avait inséré un lien renvoyant indirectement vers une vidéo du groupe armé Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

Il a été arrêté et maintenu en détention pendant plus d’un mois à la suite de cette publication et le site Internet a été fermé. Mais là encore, la liste des victimes de la brutalité de la répression est longue : Mustapha El Hasnaoui, Maati Monjib, Abdessamad Ait Aicha, Hicham Mansouri, Ali Lamrabet, Réda Benchemsi, Boubaker Jamaï... Ces deux derniers contraints de s’exiler)…

Et on ne compte plus les journaux marocains et étrangers censurés, temporairement ou définitivement, pour des motifs tous plus lunaires les uns que les autres. L’honnêteté intellectuelle impose donc ce constat : le Maroc est loin, très loin d’être un pays de liberté et les 5 dernières années n’ont clairement rien arrangé.

C’est regrettable, mais ce n’est pas la priorité, diront nos contradicteurs.

L’essentiel, c’est que le Maroc soit un pays émergent et un modèle économique pour la région. Eh bien là aussi, il y a beaucoup de choses à dire. Car depuis le départ des Français, l’économie marocaine s’est globalement caractérisée par un savant mélange de libéralisme pur jus et de loi de la jungle clientéliste permettant aux personnalités influentes de s’enrichir à travers des comportements ouvertement parasitaires (nous avons évoqué le cas des agréments), sans que le décollage tant attendu ne se produise.

Globalement, s’il fallait réduire la politique économique du Maroc depuis 1956 à sa substantifique moelle, on pourrait la résumer à une allégeance prêtée aux caïds financiers et politiques du Maroc et du monde : « nous ferons comme il vous plaira ». Et l’intérêt général n’a qu’à bien se tenir.

Ainsi, le développement économique du Maroc est entravé depuis plus d’un demi-siècle par une dépendance historique aux grands pays industrialisés et aux institutions financières internationales (FMI, Banque Mondiale, Union Européenne), infatigables promoteurs de la doctrine libérale qui ont pressé le Maroc de s’ouvrir au commerce international et de s’insérer dans la division internationale du travail afin d’y faire valoir ses avantages comparatifs, sans chercher à atteindre une quelconque forme de d’indépendance économique, et en réduisant la dépense publique à une peau de chagrin.

Le deal est donc le suivant : le Maroc offre au monde ses agrumes, son huile d’olive, ses beaux monuments et surtout une main d’œuvre pas chère et corvéable à merci, si possible dans des zones franches et sans exiger le moindre transfert de compétence ou de technologie, ce qui permettra aux agents du grand capital international de faire tourner à plein la machine à délocaliser (Renault, Bombardier, Axa, BNP Paribas, Bouygues Telecom…).

En échange, il est condamné à continuer d’importer son équipement industriel, tous les produits finis et semi-finis, et surtout l’essentiel de sa base alimentaire (blé, lait, viande, huile…), la souveraineté agricole et industrielle n’étant décidément pas compatible avec les 56 accords de libre-échange signés par le Maroc depuis 1996 (le dernier, préparé par les soins de ce gouvernement, ayant été signé avec la Turquie en 2014).

Le résultat ?

Un pays résolument engoncé dans le sous-développement, incapable d’afficher des niveaux de croissance conséquents et dans lequel seuls quelques grands groupes marocains et internationaux tournés vers l’exportation ou spécialisés dans l’immobilier, la grande consommation ou le tertiaire supérieur tirent leur épingle du jeu.

Par ailleurs, les champions nationaux sont souvent sous domination royale, la SNI contrôlant près de 3,5 % du PIB marocain dans l’essentiel des secteurs économiques : les banques (Attijariwafa Bank), l’assurance (Wafa Assurance), les télécoms (Inwi), la distribution automobile (Sopriam, importateur exclusif de Peugeot et Citroën), la grande distribution (chaîne de supermarchés Marjane), l’immobilier (Addoha), le tourisme (Atlas Hospitality), les énergies vertes (Nareva), etc. Le roi se trouve également être le principal propriétaire agricole du pays…

« Nous ferons comme il vous plaira ».

Le prochain coup de maître prévu par le régime ?

La libre convertibilité du dirham, dont la valeur par rapport aux autres devises sera donc définie par les agents économiques privés (essentiellement les spéculateurs, donc) à travers la loi de l’offre et de la demande.

L’objectif ?

Insérer le Maroc dans les circuits financiers internationaux. Que cette décision intervienne après plus de 20 ans de catastrophes économiques provoquées précisément par l’insertion de pays émergents dans lesdits circuits financiers internationaux (Thaïlande, Malaisie, Russie, Argentine, Brésil) pourrait prêter à sourire, si le sujet n’était pas aussi sérieux.

En tout état de cause, nos décideurs nous proposent donc d’approfondir la soumission de notre destin économique aux capitaux étrangers, dans l’espoir que les investissements qui nous sont nécessaires, et dont l’Etat refuse de prendre la responsabilité en tordant le cou au dogme libéral, affluent de l’extérieur. Au moindre retournement de conjoncture, c’est donc l’ensemble de la machine économique marocaine qui pourrait calencher… et nous tous avec elle.

« Nous ferons comme il vous plaira ».

Pour conclure le tour d’horizon de la situation économique du pays, il convient d’aborder un sujet qui tient à cœur à un grand nombre de Marocains et qui a généré le plus de frustrations sociales au cours des dernières années : il s’agit de la santé.

En bon néolibéral, M. El Houssaine Louardi a fait jouer depuis 2011 sa connaissance du secteur de la santé pour faire avancer subrepticement la cause que ce parti défend avec constance depuis son accession au gouvernement : la privatisation de la santé.

Le nouveau pilier de la politique de la santé marocaine, ce sont désormais les Partenariats " Public-Privé ", l’Etat préférant acheter les services de santé auprès de prestataires privés : 6,5 milliards de DH ont ainsi été dépensés depuis trois ans pour des séances de dialyse et la location de 3 hélicoptères.

Deuxième ingrédient de la recette néolibérale : la sous-traitance.

Alors même que depuis les années 90, sa nocivité a été démontrée, la privatisation de services comme la restauration, le nettoyage, la sécurité et bientôt le brancardage et le traitement des déchets médicaux est présentée comme la panacée dans un contexte où l’Etat ne veut plus faire l’Etat.

Troisième caractéristique de la recette du pouvoir pour un système de soin non-fonctionnel : le manque dramatique de personnel hospitalier sur l’ensemble du territoire, conséquence directe de l’austérité budgétaire en vigueur depuis maintenant plus de 35 ans !

Et complétons ce tableau avec le dernier chef d’œuvre du gouvernement, une perle digne de Reagan et Thatcher : l’ouverture des capitaux des cliniques, ouvrant la voie à la financiarisation de la santé et à la création de centres de soins détenus par des assureurs, des laboratoires pharmaceutiques ou encore des multinationales de la santé.

Et non, les centres en question ne seront pas ouverts à Er-Rachidia ou Berkane : c’est l’hyper-centre de Casablanca que nos maîtres ont choisi pour faire pleuvoir leurs capitaux.

Ici encore donc, le pouvoir en place nous laisse désemparés face à un champ de ruines. Plus que jamais, les citoyens sont désormais invités à ne compter que sur eux-mêmes s’ils en ont les moyens et sur le bon Dieu autrement : « Inchallah ».

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, sur l’éducation, la justice, l’Etat de droit, le sort absolument scandaleux réservé aux migrants subsahariens, la dévastation de notre patrimoine écologique par les appétits privés. Mais cet exposé lève déjà le voile sur l’essentiel des raisons pour lesquelles les Marocains sont toujours plus nombreux à être résolument dégoûtés par ce pouvoir et à avoir envie de mettre un grand coup de pied dans la fourmilière.

Et ne nous y trompons pas : la fausse dichotomie que les médias construisent sous nos yeux entre un parti au pouvoir depuis 2011 avec le succès que l’on sait - le PJD - et une formation de notables créée par le meilleur ami du roi, le PAM, est le dernier instrument qu’un régime décidément infatigable nous concocte pour que le manège dure 5 ans de plus, 5 ans de trop au cours desquels nous sommes à peu près sûrs que RIEN ne va se passer.

J’aime à croire qu’il n’y a pas de hasard chromatique dans l’expression « être fâché tout rouge » et qu’en votant pour la Fédération de la Gauche Démocratique, seule formation sérieusement de gauche et seule formation se positionnant sérieusement en faveur de la monarchie parlementaire, les Marocains œuvreraient puissamment pour que quelque chose se passe et que là-haut, ils commencent enfin à transpirer.

J’ai l’intime conviction que c’est donc par le truchement de la Fédération de la Gauche Démocratique que le peuple marocain trouvera les moyens d’exprimer sa colère légitime et sa soif de souveraineté, pour obtenir le respect qui lui est dû.

Yazid Arifi

MediaPart