Au Maroc, des profs se mobilisent contre un manuel scolaire jugeant la philosophie "contraire à l’islam"

, par  DMigneau , popularité : 40%

Au Maroc, des profs se mobilisent contre un manuel scolaire jugeant la philosophie " contraire à l’islam "

Pourtant destinés à enseigner un " islam tolérant " aux élèves, les nouveaux manuels d’éducation islamique font l’objet au Maroc d’une vive mobilisation des professeurs de philosophie. Il y est écrit que la philosophie est " une production de la pensée humaine contraire à l’islam " et " l’essence de la dégénérescence ".

Un élève marocain écoute son professeur dans une " madrassa ", une école islamique, située à 200 km de Rabat, la capitale. - Illustration - Adel Hana/AP/SIPA

Au royaume chérifien, où la religion musulmane est enseignée à l’école comme toute autre matière, les autorités marocaines font face au même défi qu’en Europe : comment contrer la montée de l’islamisme intégriste ?

Les 21, 22, et 23 décembre derniers, des professeurs marocains de philosophie ont manifesté contre les nouveaux manuels d’enseignement islamique.

En cause ?

Le chapitre d’un ouvrage, " Manar at tarbia al islamiya ", qui désigne la philosophie comme “ une production de la pensée humaine contraire à l’islam ” et “ l’essence de la dégénérescence ”, comme le rapporte longuement " Le Monde ".

De quoi susciter une vive émotion chez les professeurs de philosophie. D’autant plus que ce manuel scolaire, réédité fin octobre 2016, devait - à la suite d’une réforme voulue huit mois plus tôt - promouvoir un “ islam tolérant ” purgé des références à la violence ou à l’intolérance et enrichi de concepts prônant le respect des droits de l’Homme, au programme du baccalauréat 2016-2017.

Le roi Mohammed VI a décidé le 6 février 2016 de réviser les programmes d’enseignement religieux pour mettre en avant un “ islam du juste milieu ”. Mais face à la fronde des milieux conservateurs et islamistes qui s’en est suivie, des concessions ont dû être accordées. Le royaume a notamment abandonné l’idée de renommer “ l’enseignement islamique ” en simple “ enseignement religieux ”.

Inspiré d’un salafiste du XIIIème siècle

Les professeurs de philosophie se mobilisent à présent contre un manuel jugé “ diffamatoire ” qui semble s’inspirer d’une grande figure du XIIIe siècle, Ibnou As-Salah Ach Chahrazouri, une personnalité appréciée par… les salafistes, rappelle le journal marocain " L’Economiste ".

Ce penseur rigoriste estimait que la philosophie provoquait “ l’angoisse et l’errance, l’hérésie et la mécréance ”. Son diagnostic : la philosophie est “ le summum de la démence et de la dépravation ”.

Comme le dénonce Ibtissam Lachgar sur Facebook, militante féministe des droits de l’Homme et co-fondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles au Maroc (MALI), le manuel semble coller de près à la pensée du salafiste pré-cité, considérant la philosophie comme “ une matière de confusion et d’égarement qui est motivée par la perversion et le blasphème ”.

Voici le tweet qu’elle a adressé au monde :

Les professeur-e-s de philosophie ont décidé d’organiser des sit-in les 21, 22 et 23 décembre 2016 afin de protester contre le contenu d’un chapitre jugé « diffamatoire » envers leur matière dans le manuel d’éducation islamique de la première année du baccalauréat « Al Manar de l’éducation islamique. »

En effet, le chapitre « Philosophie et foi » dudit manuel, présente la philosophie comme « une production de la pensée humaine contraire à l’islam », « l’essence de la dégénérescence. C’est une matière de confusion et d’égarement qui est motivée par la perversion et le blasphème. Celui qui se livre à la philosophie se détourne de la bonté des grands aspects de la charî’a, qui sont corroborés par des preuves. »

Ces passages injurieux, en plus d’être dangereux, confirme les craintes que nous avions, à savoir la méconnaissance pure et simple des pratiques philosophiques, sans parler du mépris envers la matière.

Si les professeur-e-s de philosophie veulent pouvoir former l’esprit critique des élèves, mettre la pensée au centre des préoccupations éducatives, ils et elles doivent pouvoir organiser des débats en classe, sans risquer d’être sanctionné-e-s sur la seule base de dénonciations formulées.

M.A.L.I. - Mouvement Alternatif pour les Libertés Individuelles - s’accorde sur la légitimité et la nécessité de la matière qu’est la philosophie, matière d’enseignement, d’apprentissage, matière de questionnement et de réflexion sur le monde et l’existence humaine.

Les élèves ont besoin d’être mieux armé-e-s intellectuellement pour comprendre les nouvelles questions que soulèvent la société d’information, les enjeux des progrès scientifiques et techniques, les valeurs humaines universelles.

Pour que ces valeurs ne se réduisent pas à des expressions usées ou à des slogans, il y a à déterminer les conditions d’un droit à la philosophie, un droit ne pouvant être lié aux aléas d’une éducation subjective. Ce « droit » peut s’appuyer désormais sur la Convention relative aux droits de l’enfant, qui garantit à celui-ci « le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant » (art. 12) et « la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières » (art. 13).

M.A.L.I., en tant que mouvement féministe, universaliste et laïque, fournit l’occasion de rappeler l’importance d’une pédagogie de la laïcité comme principe fondamental au bon fonctionnement de l’école publique. Une laïcité, ainsi que le respect des droits humains qui lui sont étroitement liés, que l’école devrait avoir pour mission de partager, et où l’instruction religieuse, en contradiction avec l’universalité des droits humains, n’a pas sa place.

Rabat,

le 21 décembre 2016

Certaines parties du chapitre veulent apprendre à “ distinguer ” les “ sciences ” religieuses des sciences “ profanes ” (les mathématiques, la biologie, etc). Ne leur accordant pas la même valeur et surtout, “ faisant croire aux élèves qu’ils ne peuvent pas être à la fois rationnels et religieux ”, selon Faker Korchane, journaliste indépendant spécialiste des questions religieuses sur l’Islam, cité par " Le Monde ".

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