Au Congo, le foyer des filles vaillantes

, par  DMigneau , popularité : 34%

Au Congo, le foyer des filles vaillantes

Dans le cadre d’ateliers d’écriture organisés au Congo par l’Institut Français de Pointe-Noire et l’ONG ASI, qui vient en aide à des filles-mères se prostituant pour survivre, une vingtaine de très jeunes femmes ont pu raconter leur histoire. Voici quatre textes, écrits par Indura, Fanette, Taliane et Jeanne, qui disent aussi bien l’horreur que l’énergie et l’envie de s’en sortir.

INDURA

Mon père est décédé quand j’avais huit ans. Notre famille était nombreuse, il y avait 6 garçons et 3 filles. Ma mère est repartie dans le département du Niari quand elle a appris qu’elle était malade, elle nous a laissé les ainés et moi, à Pointe-Noire, chez ma tante, où j’ai trouvé un peu d’affection et d’amour.

Il me faudrait 12.000 FCFA pour aller la voir, c’est-à-dire payer le train et les cadeaux pour arriver chez elle. Alors je pleure à la maison et ma fille Merveille, qui a trois ans, elle me demande pourquoi je pleure. Je ne peux pas lui répondre, lui expliquer que « si tu n’as ni père ni mère, ta vie s’arrête seulement comme ça ». « Maman, pourquoi tu pleures ? »… Quand je pleure c’est ma fille qui sèche mes larmes. Et je prie. Je prie pour ma famille, mes amis, ou parce que je suis en bonne santé. La prière aide à supporter les moments durs. Il y a trop de magiciens, trop de sorciers et de sirènes à Pointe-Noire.

© AB

FANETTE

Je suis une enfant de la rue. Depuis que j’ai neuf ans.

A treize ans, je me suis retrouvée enceinte. Le garçon m’a donné 20.000 FCFA pour que j’avorte et il a disparu. Je ne pouvais pas accepter ça. J’ai pris la moitié de cette somme pour monter dans le train qui va à Brazzaville. Il m’avait dit qu’il habitait là-bas et le nom de son quartier. J’avais aussi une petite photo de lui.

Le voyage est très long : dix heures de train.

Une fois dans la capitale, des gens m’ont aidé car ils étaient émus et j’ai réussi à trouver la maison du jeune homme. Sa mère m’a d’abord accueillie. Un jour plus tard, le garçon est arrivé. Il a été vraiment très surpris de me découvrir là, à 400 km de l’endroit où il croyait m’avoir abandonnée. Alors il a dit à sa maman : « C’est obligatoirement une sorcière si elle m’a retrouvée comme ça. »

Quand il a dit le mot « sorcière » cela m’a terrifié, c’était injuste, je n’ai pas compris.

Depuis ce jour, j’ai beau prier tout le temps, on continue de m’abandonner.

En tous les cas, parce qu’il a prononcé le mot terrible, il a obtenu ce qu’il voulait ; sa maman m’a renvoyé. Elle m’a donné 20.000 FCFA « pour rentrer et aller à l’hôpital », mais l’hôpital demande beaucoup plus d’argent que ça… ! Et puis je ne sais pas si je voulais avorter… J’étais une si jeune femme…

J’ai perdu mon enfant à la naissance. On m’a dit qu’il était en mauvaise santé parce que je n’avais pas pu voir un médecin pendant ma grossesse. J’ai donné l’argent qui me restait à une tante pour qu’elle enterre mon bébé et quand je suis sorti de l’hôpital, j’ai demandé pour aller sur la tombe de mon enfant. Là, j’ai appris que pour garder une partie de l’argent, il n’y avait pas eu d’enterrement, qu’elle avait seulement payé un homme pour jeter mon bébé dans un ravin.

© AB

TALIANE

J’ai toujours pensé que j’étais maudite suite à cet inceste dont j’ai été victime il y a quelques années. Cette pensée me noircit le cœur et m’affaiblit quelquefois, rien qu’à revoir toutes ces scènes, je fais une crise d’hypotension.

En parler ?

Peut-être, mais je crois que cela n’aboutira à rien vu que c’est ancré en moi. Il y a des choses que le cœur peut banaliser mais la conscience non. Le cœur est comme un tamis, les choses les plus douloureuses restent et les moindres passent comme si elles n’avaient jamais existé.

Je peux penser que je n’y penserai plus, mais rien qu’en pensant que je ne veux plus y penser, j’y pense. Presque difficile et impossible de ne pas vouloir penser à quelque chose qui domine son être. J’aimerais ne plus me sentir coupable et maudite pour une chose dont je n’avais même pas la connaissance mais qui me ronge petit à petit.

JEANNE

Mon plus beau souvenir, c’est quand j’ai commencé ma formation et je ne dis pas ça pour faire plaisir au centre ASI. J’ai quitté ma maison parce que mes parents ne voulaient pas que je fasse une formation. Je me suis retrouvée dehors et toute seule, mais dans la rue j’ai rencontré l’équipe mobile. Je suis venue au Centre ASI. on m’a expliqué les règles et ensuite, ils m’ont inscrit en formation soudure. C’est ma grande fierté. J’avais pas fait tout ça, j’avais pas pris tous ces risques pour rien. Ce que mes parents ne voulaient pas me donner, je l’ai obtenu toute seule !

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L’intégralité des textes a été publiée, grâce au soutien de " Offshore Congo ", dans un recueil non commercialisé, qui permet à l’ONG ASI de faire connaître son extraordinaire travail auprès des très jeunes prostituées de Pointe-Noire. 150 mineures ont été approchées en 2015 ; 10 000 préservatifs masculins et féminins ont été distribués, ainsi que 20 000 repas ; 500 actes de soin ont été prodigués ; 115 jeunes filles et 66 enfants ont été accueillis dans le centre ; 737 séances d’alphabétisation ont eu lieu, et 659 entretiens sociaux ; 64 bénéficiaires ont été suivies en formation professionnelle et 42 en insertion professionnelle.

Arno Bertina

MediaPart