Arthur Nesnidal : « Reconquérir les mots est absolument indispensable »

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Arthur Nesnidal : « Reconquérir les mots est absolument indispensable »

©Maxime Reychman

Arthur Nesnidal, tout jeune auteur alors âgé de 22 ans à la parution de son premier roman intitulé " La Purge " dans lequel il met en scène l’expérience d’un personnage en " classe préparatoire " aux grandes écoles, nous a accordé un entretien sur la place de son roman – et du roman en général – dans la bataille culturelle.

Selon lui, " La Purge " est un pamphlet contre notre société " méritocratique " dans laquelle règne une compétition acharnée qui transforme le droit de vivre dignement en privilège réservé à certains.

Entretien réalisé par Romain Lacroze.


LVSL — Vous avez écrit " La Purge ", votre premier roman, paru chez " Julliard " en août 2018 (bientôt en " Poche "). C’est un roman pamphlétaire, assez court, engagé dans la bataille culturelle ouvertement en faveur des opprimés.

Ce livre met en scène un narrateur en " classe préparatoire " qui se montre très critique vis-à-vis de ce système, mais pas seulement… Qu’aviez-vous à dire en écrivant " La Purge " ? Et pourquoi avoir choisi cette forme du roman pour le dire ?

Arthur Nesnidal — Il me semble que c’est extrêmement clair, ne serait-ce que quand je dédicace mon livre « aux résistants », c’est-à-dire à ceux qui restent dignes.

Les gens dignes sont ceux qui s’affirment, qui existent par leur résistance à l’oppression. C’est un livre qui dénonce l’oppression et la reproduction des élites.

Je me sers des " classes préparatoires " comme d’un prétexte pour dénoncer un système beaucoup plus vaste, celui de la " reproduction des élites ", de la confiscation de la " culture classique " par une élite.

En fait, quand je dis " élite ", j’entends " oligarchie ". C’est l’oligarchie que j’ai dans le viseur de mon bouquin.

D’autre part, il s’agit d’un roman parce que c’est beaucoup plus efficace que n’importe quelle autre forme littéraire pour ce que je veux en faire.

Mon objectif est de dénoncer, de susciter l’indignation, la colère et la révolte.

Un " essai " ne me conviendrait pas parce que la forme rigoureuse de la démonstration scientifique, comme on aurait dans un essai " sociologique " qui s’appuierait sur des statistiques, ne permet pas de susciter l’indignation.

" L’essai " permet plutôt d’avoir une vue suffisamment précise de la situation pour rédiger un texte de loi, par exemple.

Un essai " sociologique " s’approche plus du travail du législateur que de l’invitation à l’insurrection populaire.

En définitive, le roman incite à " taper du poing sur la table ". C’est plus puissant, cela a plus d’impact

Il y a aussi d’autres raisons à ce choix : je ne suis pas sociologue donc, je ne peux pas, de toute façon, me permettre d’écrire autrement que dans une forme purement littéraire ou « artistique » pour dénoncer un système violent.

D’autant plus que - j’insiste !! - mon sujet ne traite pas des " classes préparatoires ", il dénonce un système beaucoup plus vaste de " reproduction des élites ".

Si je rédigeais un essai de sociologie, je serais obligé de " cadrer mon sujet " et d’étudier en elles-mêmes les " classes préparatoires ".

D’une certaine manière, je serais à côté de ce que je voulais faire. Je serais « hors sujet » car mon but est plutôt de dénoncer le fait que la valeur qui est mise " au pinacle de notre société " est la compétition.

Quand on veut dénoncer cela, il me semble qu’un essai est beaucoup moins approprié car plus réducteur ou alors, cela demande un travail beaucoup plus ample dont je n’ai absolument pas les moyens.

LVSL — Ce qui est étonnant dans votre livre, c’est la " première personne ". Pourquoi avoir écrit ce livre à la " première personne " alors que vous avez toujours dit que ce n’était pas une autobiographie ?

Arthur Nesnidal — Juste un petit mot sur l’autobiographie : j’estime, à titre personnel, que « l’autobiographie » n’est pas un " genre littéraire ".

À partir du moment où une biographie a des qualités littéraires, elle est romancée, donc c’est déjà un roman et ce n’est plus factuel.

Une biographie n’a en elle-même qu’un intérêt " historique ". Ceci dit, c’est une opinion purement subjective que je porte sur la littérature en général, et du haut de mes 23 ans d’existence, cela ne pèse pas bien lourd !

Mais, il me semble que la biographie n’est pas vraiment un genre littéraire, dans le sens artistique. D’ailleurs, j’utilise le " contrat de lecture " pour bien signifier au lecteur qu’il ne s’agit pas d’une « biographie ».

Au premier chapitre de mon livre, " l’incipit ", j’annonce aux lecteurs qu’on se situe dans un futur " post-apocalyptique " et que je vais raconter ma jeunesse ; c’est censé causer un déclic chez lui pour qu’il comprenne bien que c’est une fiction et que je ne vais pas raconter ma vie, puisque dans ma vie, il n’y a pas eu « d’apocalypse », je ne suis pas vieux et nous ne sommes pas à la fin du XXIème siècle.

Je crois que c’est assez clair sur le fait que ce n’est pas une « biographie », ni une " auto-biographie ".

Deuxièmement, pourquoi à la " première personne " ?

Parce que je m’étais imposé une contrainte pour renforcer la valeur symbolique de ce que j’écrivais : ne mentionner aucun nom de personnage, les personnages étant tous désignés par leur fonction.

À partir du moment où on n’avait que des " personnages-fonction ", je renforçais l’identification du lecteur et rendais possible la généralisation.

Quand on dit « Monsieur le Professeur » ou « Monsieur le Directeur » pris comme des entités presque " abstraites ", c’est beaucoup plus facile ensuite de s’en référer à ce qu’on a connu soi-même.

De plus, cela permet de comprendre que je ne parle pas d’une classe préparatoire en particulier ou des classes préparatoires en général, mais vraiment de la société toute entière.

Un problème a émergé avec cette contrainte : que faire du narrateur ?

Parce qu’il y a forcément un " personnage narrateur " qui est là, c’est quasiment obligatoire. Un roman sans narrateur n’aurait strictement aucun sens. Le mettre à la " première personne " permettait de respecter cette contrainte d’une part, et d’autre part, d’entretenir une confusion entre le " personnage narrateur " et l’auteur - c’est-à-dire moi - puisque parfois nos avis sont confondus.

Parfois non, mais bien souvent, ils sont confondus et cela fait du " narrateur " un personnage " témoin ", qui n’agit pas, qui raconte. Donc, c’est drôle parce que ce livre qui est écrit à la " première personne " met en scène un « je » très absent puisque ce personnage ne fait rien, n’agit pas et se contente d’observer.

En réalité, les descriptions et les portraits en sont " la toile de fond ". J’explique ce que font les autres, ce qui se passe autour de lui. Et la véritable action du personnage, ce qui change véritablement pour lui au cours du livre, c’est le regard qu’il porte sur le monde, sur ce monde-là : au début, il est complètement aliéné, il s’imagine que comme il arrive en " classe préparatoire ", " l’ascenseur social " de « la République » fonctionne et qu’il va y arriver ; mais à la fin du livre, il n’a plus du tout cette vision-là des choses…

En fait, on suit l’éveil de sa conscience bien plus que l’agissement d’un personnage héroïque, car ce n’est pas du tout le sujet.

LVSL — Justement, vous parlez " d’éveil des consciences ". Quel est le " public cible " ? Est-ce que ce roman peut éveiller d’autres consciences ? Qui est visé en particulier ?

Arthur Nesnidal — Tout le monde. Je ne suis pas un « marketeux », je n’ai pas de " public cible ". Absolument tout le monde parce que comme je l’ai dit, ce n’est pas un livre sur les " classes préparatoires ", donc tout le monde.

En fait, de manière générale, « l’école » concerne absolument toute la société. J’estime - parce que je suis profondément républicain - que tous les sujets politiques concernent toute la société, mais l’école en particulier, c’est-à-dire la façon dont on va former les futurs citoyens, donc, pas seulement ce qu’on leur enseigne en termes factuels, mais aussi ce qu’on leur inculque des valeurs humaines.

C’est ça, la formation. On ne peut pas dire que la véritable formation d’un étudiant soit le contenu de l’enseignement qui, de toute façon, change d’une époque à l’autre selon l’évolution des connaissances. Ce qui est vraiment important, c’est ce qu’il va en retenir et la façon dont il va se construire avec ça.

De fait, ce que je dis de « l’école » dit beaucoup de la société : la valeur la plus importante, la valeur cardinale de notre société est la compétition.

Dans cette compétition, donc dans une société libérale, dans un " marché dérégulé ", « l’école » a pour but de former des " employables ".

On enseigne donc aux élèves des métiers qui vont ensuite leur donner éventuellement une place dans la société.

Bon, mais en réalité, « l’école » n’est pas du tout un " ascenseur social " : la discrimination se fait aussi à « l’école », même de façon inconsciente. Je ne suis pas en train de dire que partout les professeurs " montrent du doigt " les boursiers mais que structurellement, c’est comme ça…

Une personne issue d’une famille " intellectuelle ", cultivée dans le sens de la culture universitaire, de la culture " classique ", a bien plus de chances de réussir à l’école que n’importe quelle autre.

Donc, en théorie la " ligne de départ " est censée être la même pour tout le monde mais en réalité, ce n’est pas du tout le cas. Et quand bien même, « l’école » forme des " employables ", inculque un métier et, surtout, ancre l’idée de la nécessité de la compétition.

Indubitablement, cette façon-là de former les jeunes ne peut déboucher que sur une société violente.

Une société de compétition permanente est une société violente.

Je ne dis pas que la " classe préparatoire " transforme les jeunes en gens violents ; cela n’aurait aucun sens, ce que je dis c’est que tout le « système scolaire » et toute notre société tendent à être violents parce que cette dernière idolâtre la compétition.

Et par « compétition », j’entends « compétition acharnée ».

Quand on commence à imaginer une société qui est faite " d’entrepreneurs ", je crois que tout est dit. On détruit l’État, on encourage la " société civile " à " s’auto-organiser " via « les marchés », donc via « l’Économie », et cela ne peut être que violent, cela débouche forcément sur une compétition acharnée.

Première de couverture de " La Purge ". Illustration © Richie Faret © Éditions Julliard, Paris, 2018

LVSL — En quoi ce roman est-il " populaire " ?

Arthur Nesnidal — J’ai surtout dit que je voulais que ce soit un roman populaire. Un roman " populaire " se détermine d’abord par le fait que ce soit un roman qui est un " best-seller " (rires).

En tout cas, c’est un roman qui se veut " populaire " parce que, clairement, il prend position pour le camp du peuple ; c’est très clair et sans ambiguïté.

Je n’irai pas jusqu’à dire un roman « populiste » qui essaie de décrire avec réalisme la vie du peuple à la façon du roman " Les Misérables ", parce que ce n’est pas le sujet ici.

On est dans un lieu extrêmement clos, tout se passe au même endroit sur une année

Ce roman se veut " populaire ", parce que, très clairement, il prend position pour le peuple. Alors « pour le peuple » ça veut dire contre l’oligarchie. Mais encore une fois, il y a quelque chose de dramatique dans le fait qu’on ne puisse plus dire que l’on est « contre » quelque chose parce qu’à partir de ce moment, on voit se répandre des éléments de " novlangue " absolument insupportables qui sont des non-sens intellectuels du style : « Il faut arrêter d’être " contre ", il faut être " pour " ! »

Cela sous-entend : « Pour quoi ? Pour " nous " bien sûr, pour nous, l’oligarchie »

Alors que nous sommes pour des choses aussi belles que « le partage », la " Sécurité sociale "…

C’est avec le partage du pouvoir en particulier que va se faire le partage des richesses

Voilà, je ne suis pas seulement " contre "… Je suis aussi " pour " d’autres choses. Cela implique que quand on est " pour quelque chose " et qu’il y a quelque chose d’autre en place radicalement différent, on est " contre " ce qui est en place.

Fatalement, quand je dis que je veux que ce soit un roman populaire, c’est parce que dans mon esprit, « le peuple » est opposé à l’oligarchie. Les gens qui détiennent « le pouvoir » à la place de ceux qui le subissent, c’est-à-dire les gens qui détiennent le pouvoir au lieu de représenter le peuple, n’ont pas leur place dans notre société.

Cela ne devrait pas fonctionner comme ça.

Bien sûr, il y a aussi les éléments de " novlangue " qui contribuent à vider les mots de leur sens. On martèle des mots un peu comme des " concepts opérants ".

Quand un préfet parle, il doit dire : « État, sécurité » ; quand un ministre parle, il doit dire « budget économique, essor, relance par l’austérité ».

C’est absolument incroyable ! Surtout quand un " représentant " parle, il va parler de " compétitivité ", il va parler " d’attractivité ", c’est-à-dire des concepts qui sont extrêmement orientés en fait, et il va les marteler jusqu’à ce que ça paraisse évident qu’on doive être " compétitif ", qu’on doive faire " de la croissance ", produire, être " attractif " pour les entreprises.

Dire que la compétition n’est pas une fin en soi est quelque chose qui n’est pas du tout évident dans notre organisation sociale, surtout dans les représentations culturelles comme à la télévision, dans les journaux, à la radio ; il faut d’abord commencer par faire admettre un vocabulaire qui n’est pas le vocabulaire du libéralisme.

On ne peut pas critiquer le libéralisme avec son vocabulaire. C’est complètement absurde. Si je veux critiquer l’oppression dans l’entreprise, je suis obligé d’utiliser des termes qui signifient l’oppression dans l’entreprise : je vais dire qu’il y a l’oppression de l’entreprise sur des gens qui ne possèdent pas leur outil de travail qu’on va appeler " les prolétaires ", c’est un vocabulaire extrêmement typé.

C’est tout à fait normal, c’est le vocabulaire typique des gens qui sont " contre " l’oppression dans l’entreprise.

En revanche, si je critique le libéralisme en disant que dans la " start-up nation ", il y a des " défavorisés " qui n’ont pas eu le mérite de fonder eux-mêmes leur entreprise et de montrer leur valeur sur « le marché » parce qu’ils n’étaient pas assez attractifs et compétitifs, cela a l’air absurde de critiquer « le libéralisme ».

On en déduit que « le libéralisme » est quelque chose qui fonctionne très bien et que le seul fautif dans l’histoire, c’est ce pauvre type qui n’a pas eu de chance et, surtout, qui n’a pas eu de mérite.

Je ne crois pas « au mérite », je ne crois pas que le droit de vivre et d’avoir une vie digne " se mérite ". Je crois que c’est quelque chose que tout le monde a le droit d’avoir : c’est d’ailleurs ce qu’affirment les « Droits de l’Homme ». Mais on a bien inculqué aux gens que la place qu’on occupait dans la société devait être indexée sur " le mérite ".

À partir du moment où l’on vole le vocabulaire et où l’on martèle ces concepts opérants via les médias et via " la culture ", il est très difficile de lutter.

Modestement, mon travail est d’attaquer ce processus. Parce qu’en tant qu’écrivain, mon " boulot " est principalement de « travailler la langue », de travailler à partir de dictionnaires, de grammaires et de donner une nouvelle connotation aux mots ou de reconquérir le sens des mots, donc de proposer une vision du monde par le langage et de créer ce qui permettra de " visionner " ce monde-là, tel que je le vois, c’est à dire le monde violent que je dénonce.

LVSL — Est-ce que le prochain livre est un roman ? Quand sortira-t-il ? Quel sera son sujet ?

Arthur Nesnidal — Si tout va bien, il sortira en août prochain. Le sujet : l’oppression sociale, l’oppression des puissants, la dignité des " petits "…

Mon prochain roman dira beaucoup de l’emprise de « la finance » sur le pouvoir. C’est une " contre-utopie ". Il me reste un certain nombre de thèmes à aborder. Ce roman sera toujours aussi travaillé du point de vue de la langue, du point de vue du style et je vais continuer dans la lancée du premier.

Je n’ai pas changé et je n’oublie pas d’où je viens.

Au début de l’entretien, la question était de savoir quelle était la place du roman dans la « bataille culturelle », eh bien, je rajoute que le roman dans la bataille culturelle a la même place que toutes les autres formes d’art, mais il y a quand même une différence entre « les arts » car certains arts demandent beaucoup de moyens. Et il est donc plus facile de les censurer : par exemple, il est difficile de monter un film parce qu’un film demande beaucoup de moyens, il est difficile de faire un jeu vidéo pour les mêmes raisons.

Je pense que certains arts comme la littérature ou la musique sont davantage accessibles parce qu’on peut les pratiquer même quand on n’a pas les moyens.

En effet, concrètement, pour écrire, il faut un stylo et un cahier. Alors que des formes d’art qui demandent beaucoup de moyens nécessitent aussi beaucoup d’investissement financier. À noter que la qualité technique dans le métier " d’écrire " est tout aussi exigeante que celle des autres formes d’art.

Je fais le pari - et ça ne m’étonnerait pas !! - que le roman sera à l’avenir une forme d’art abondante, subversive. Je précise que je n’écris pas des romans parce que je fais des paris ; je le fais parce que je suis « romancier », que c’est mon métier et que c’est ça que je sais faire.

Mais je pense que dans les années à venir nous, les romanciers subversifs, révolutionnaires, serons beaucoup plus nombreux à avoir un regard critique sur la société, à proposer de s’indigner contre le monde dans lequel on vit par la littérature.

Et dans d’autres formes d’art, peut-être que ce sera plus difficile.

On vient de voir le roman " à la croisée des chemins " de l’art et de la « bataille culturelle ». Je suis sûr que « l’art » dans la bataille culturelle a une importance primordiale.

Seul « l’art » peut sensibiliser autant les gens à qui l’on s’adresse et provoquer des sentiments sains. Je considère que l’indignation et la colère sont saines.

Former « l’imaginaire collectif » par « l’art » est absolument indispensable pour reconquérir les concepts qui nous permettent de critiquer le monde dans lequel on vit.

C’est un travail qui est bien sûr de première importance mais qui n’est pas forcément " supérieur " au travail conceptuel que font les chercheurs, les sociologues, les scientifiques.

C’est un travail complémentaire, il ne sont pas opposables. Simplement - moi - c’est ce que je sais faire, donc c’est ce que je fais.

Romain Lacroze

LeVentseLève.fr