Argentine : chronique d’une débâcle annoncée

, par  DMigneau , popularité : 0%

Argentine : chronique d’une débâcle annoncée

Le fantôme du « default » plane sur la tête des argentins. L’équipe du président Macri n’arrive pas à contenir l’inflation et l’avance du FMI de 15 milliards de dollars est en train de partir en fumée. La croisade " anti-kirchneriste " du président Macri utilisant le thème de la corruption ne suffira pas à cacher l’incendie qui se propage dans tout le pays.

Pendant que la mission du « Fonds Monétaire International », arrivée à Buenos Aires ce lundi 13 août, supervise l’accord « stand by » avec un prêt de 50 milliards de dollars, la cotisation du " billet vert " a franchi la barrière historique des 30 pesos tandis que la « Banque centrale » a porté les taux d’intérêts à 45 % pour tenter de l’arrêter.

Le dollar accumule déjà une hausse de 212 % depuis que Macri est au pouvoir. Les « obligations » continuent à chuter et le risque pays atteint 748 points.

En plein hiver, le quotidien des argentins devient un cauchemar. Les prix ne cessent d’augmenter, les factures de gaz et de l’électricité sont pratiquement impayables. Des " clubs de troc " se développent rappelant la crise de 2002.

Tous les indicateurs de l’économie sont au rouge.

Selon l’économiste Alfredo Zaiat « La débâcle actuelle trouve son origine dans la déréglementation absolue du " marché de changes ", dans l’entrée et sortie du capital spéculatif sans aucune restriction et dans le démantèlement de l’administration du commerce extérieur facilitant l’entrée des importations et " l’élimination/réduction " des retentions à la source du complexe agro-exportateur qui ont affaibli les comptes publics.

Ainsi tous les barrages défensifs d’une économie " périphérique " pour amortir tout choc négatif externe ou interne ont été démolis...

Le naufrage de l’économie " macriste " est la seule responsabilité de " l’alliance Cambiemos "...

On sait que le gouvernement Macri est structuré comme un " business plan ", privilégiant les activités où le président, sa famille et ses amis proches ont des intérêts (agriculture, énergie, construction et finance). Mais tout plan d’entreprise nécessite une gestion gouvernementale qui lui permette d’assurer sa viabilité et sa continuité.

A la faiblesse conceptuelle consistant à ne pas comprendre, en termes économiques et historiques, le fonctionnement de l’économie argentine avec les particularités de chacun de ses principaux sujets politiques et sociaux, s’ajoutent un niveau d’inefficacité jamais vu. »

La croisade anti-kirchneriste

Ce même lundi 13 août, l’ex-presidente Cristina Fernández de Kirchner a présenté un écrit devant le juge Claudio Bonadio rejetant les accusations portées contre elle.

Dans sa déposition, CFK a noté qu’il s’agissait de la quatrième affaire dans laquelle elle était accusée comme étant à la tête d’une association illicite alors qu’« on lui a refusé, dans toutes les instances judiciaires, sa demande d’auditer tous les travaux publics effectués entre 2003 et et 2015 ».

La sénatrice a déclaré que «  Mauricio Macri, fils de Franco, cousin d’Angelo Calcaterra, frère de l’âme de Nicolas Caputo " membres emblématiques de la " Patria contratista " * sont des partenaires avec d’autres entrepreneurs dans le domaine de l’énergie et des travaux publics qui se sont enrichis grâce aux contrats avec l’Etat  » ".

" Il existe une abondante bibliographie, recherches et documentation qui explique un problème structurel de notre pays ", a rappelé l’ancienne présidente.

Elle a également demandé l’annulation de l’affaire en soulignant les manœuvres du « forum shopping » » - sélection arbitraire du juge et du procureur de l’affaire - et a qualifié son appel à comparaître de « décision politique du pouvoir judiciaire en coordination avec le pouvoir exécutif et les médias hégémoniques. » Cristina Kirchner a également demandé la disqualification du juge Claudio Bonadio et du procureur Carlos Stornelli.

" Depuis le 10 décembre 2015, six procédures pénales ont été engagées contre moi et toutes ont été déposées à Comodoro Py (siège du tribunal). Sur les six, cinq ont été initiées et promues par Bonadío, Miracle ? Forum shopping ? ".

Après sa comparution, l’appartement de Cristina Kirchner fut perquisitionné par des policiers en violant la loi qui protège les élus : il faut l’accord du Sénat pour une telle opération. Pendant des heures la télévision a transmis en direct l’action d’intimidation contre l’ex présidente.

L’ancien vice-président Amado Boudou vient d’être condamné le 6 août en première instance à 5 ans et 10 mois de prison pour l’affaire " Ciccone Calcográfica ".

Ayant exigé sa libération, sa demande n’a pas abouti.

" On est innocent jusqu’à ce que la condamnation devienne ferme ", a ajouté l’ancien vice-président, accusé de corruption et de négociations " incompatibles avec la fonction publique ". Boudou a toujours nié l’accusation et a ratifié sa position lors de son plaidoyer final.

L’acharnement contre l’ex vice-président peut s’expliquer à propos de son rôle dans la nationalisation des « fonds de pensions » privés qui géraient les retraites des argentins : le secrétaire général de la CTA (" Centrale de Travailleurs de l’Argentine "), Hugo Yasky, a indiqué que " ce qu’ils ne pardonnent pas à notre camarade Boudou, c’est d’avoir enlevé le butin de guerre de la patrie financière ; ils ne lui pardonnent pas d’avoir récupéré les pensions des Argentins ".

La récupération des retraites par l’État promu par Boudou a permis l’augmentation des retraites comme jamais auparavant, ainsi que la réalisation de programmes à fort impact social tels que la AUH (" Assignation universelle par enfant ") ou le programme « Contactar igualdad », qui distribuait plus de cinq millions d’ordinateurs parmi les enfants des écoles primaires et l’ouverture de 1 428 salles de classe numériques dans les écoles publiques du pays.

Les « cahiers » de Centeno

Le scandale provoqué par l’apparition des « cahiers » du chauffeur d’un fonctionnaire - seulement les photocopies car les originaux ont été « brûlés » et donc difficilement expertisables - liées aux " pots-de-vin " dans les contrats de la construction vient de prendre une tournure inattendue : l’ancien responsable de l’entreprise " IECSA ", Angelo Calcaterra, cousin germain de Mauricio Macri a dû impliquer le président lors de sa comparution devant le juge Bonadio (encore lui) reconnaissant des paiements irréguliers aux fonctionnaires.

Calcaterra a avoué, en outre, avoir consulté son cousin président le week-end dernier, sur les arguments avec lesquels il allait expliquer sa position devant les tribunaux pour reconnaître et justifier ses paiements.

Après sa comparution, Calcaterra ainsi que d’autres amis du président impliqués dans les « cahiers » ont été laissés en liberté sous la figure du « repenti ». Ce ne fut pas le cas des 17 autres entrepreneurs détenus, tous figurant dans « les cahiers », le juge n’acceptant pas leur demande de libération.

Deux poids, deux mesures ?

En prétendant occulter la grave réalité économique avec l’histoire des « cahiers », le résultat pourrait conduire à une aggravation sévère de la situation économique avec une plus grande perte de crédibilité de l’Argentine à l’étranger.

Et si le processus progressait, un approfondissement certain de la récession à la suite d’une chute encore plus grande des travaux publics est assez probable.

L’ouverture de cette " boîte de Pandore " risque de se retourner contre le gouvernement. L’antécédent du « mani pulite » italien n’a pas permis la constitution d’un gouvernement plus honnête mais l’accession au pouvoir de Silvio Berlusconi.

Le " Lava Jato " brésilien ne semble pas proposer mieux.

En Argentine, comme dans le pays voisin, les dirigeants au pouvoir à l’origine du scandale apparaissent étroitement impliqués dans les faits dénoncés.

Dégradation tous azimuts

L’explosion de gaz dans une école de la périphérie de Buenos Aires a dévoilé l’état catastrophique de l’ensemble des bâtiments scolaires.

Juste après l’explosion de " l’école 49 " de la ville de Moreno , où la directrice adjointe Sandra Calamano et l’assistant Rubén Rodríguez sont morts, le gouvernement de María Eugenia Vidal, pressé par la suspension massive des cours dans la province, a ordonnée la révision des installations de gaz dans tous les établissements scolaires.

La gouverneure n’as même pas eu le geste élémentaire d’appeler la famille des morts.

Une semaine après les faits, le plombier qui avait vérifié les installations de gaz la veille de l’explosion, vient d’être arrêté. Selon Roberto Baradel, Secrétaire général du « Syndicat unifié des travailleurs de l’éducation de Buenos Aires » (SUTEBA), " Vidal était consciente des carences de l’école et elle a communiqué seulement une semaine après les faits en se dégageant de toute responsabilité  ».

Baradel avait demandé auparavant que la gouverneure Vidal assume la " responsabilité de convoquer les syndicats à résoudre le grave problème d’infrastructure dont souffrent les écoles ".

Une enquête menée par " Suteba " dans plus de 2 000 écoles de la province de Buenos Aires a permis de détailler l’état déplorable dans lequel se trouvent les écoles de la province. " A 75,6 %, les installations de gaz ne sont pas contrôlées systématiquement et 67,1 % des artefacts ne sont pas en bon état de conservation et de fonctionnement. "

Les 10 août des centaines d’enseignants et d’étudiants ont réalisé une marche silencieuse du Congrès à la Maison de la Province de Buenos Aires pour réclamer justice pour la mort de l’enseignante Sandra Calamano et de son assistant Rubén Rodríguez. © Guadalupe Lombardo

Selon le journaliste Claudio Scaletta, les révélations d’ " El Destape " sur le financement des campagnes électorales de " Cambiemos ", via la procédure singulière de vol des identités pour " blanchir " l’argent des contributeurs, jusqu’alors inconnues, pourraient avoir des conséquences inattendues.

L’enquête a frappé le personnage principal alternatif à la candidature de Macri pour 2019 : l’ " angélique " Maria Eugenia Vidal, la gouverneure/candidate, dont le profil a été soigneusement construit par les médias proches du pouvoir en échange de millions de pesos en publicité et aussi par affinité idéologique.

Les preuves accablantes sur le " blanchiment d’argent " et le vol d’identité a d’abord provoqué le silence chez les " macristes ". Puis ils ont parlé d’une " plainte des Kirchneristes ".

Au fil des semaines, le puissant encerclement médiatique a commencé à se fissurer, provoquant une " crise de légitimité " qui a volatilisé l’une des principales promesses avec lesquelles le " Macrisme " est arrivé au pouvoir, à savoir la transparence par rapport à la corruption du passé.

(voir mon post https://blogs.mediapart.fr/carlos-schmerkin/blog/160718/la-decouverte-d-une-fraude-electorale-eclabousse-la-gouverneure-de-buenos-aires)

La permanente dégradation de « l’État de droit » est dénoncée quotidiennement : répression accrue contre des manifestants, nombreux cas de « gâchettes faciles », détentions arbitraires des militants, etc.

Un cas emblématique est celui de la dirigeante sociale Milagro Sala détenue illégalement depuis le 16 janvier 2016. Les organisations de défense des droits de l’Homme ont demandé une réunion urgente avec le président de la « Cour suprême », Ricardo Lorenzetti, motivée par la situation qui traverse Milagro Sala, en grève de la faim depuis son transfert récent dans une prison de la province de Salta, loin de son lieu de résidence surveillée de Jujuy, mesure adoptée en flagrante violation de la résolution de la « Cour Inter-américaine des droits de l’Homme ».

" Tout retard pourrait être irréparable ", ont prévenu les avocats qui ont présenté un recours d’habeas corpus à la Cour.

L’espoir du changement

Le 8 août le Sénat argentin n’a pas voté contre les avortements : il a voté pour qu’ils continuent à être clandestins, misérables, cachés.

Les 38 sénateurs argentins ont choisi d’être du côté de la mort. Malgré ce vote négatif, l’énorme mobilisation de centaines de milliers de femmes pour que la loi sur « l’interruption volontaire de grossesse » soit adoptée n’est pas terminé.

Ces jeunes adolescentes qui ont constitué le gros des manifestants seront bientôt en âge de voter. Que les réactionnaires de tous poils prennent garde car le retour de bâton sera impitoyable contre ceux qui on voté pour les avortements clandestins, pour que les femmes continuent à mourir.

Concentration devant le Sénat francais le 8 août en solidarité des femmes argentines pour le vote de l’IVG © Philippe Enquin

La journaliste Mariana Carbajal a magnifiquement synthétisée par ses mots l’état d’esprit des femmes argentines :

« Nous avons gagné. A la vétusté de certaines mentalités, une jeunesse fervente s’est imposé en trouvant dans le foulard vert un symbole d’égalité.

Nous avons gagné contre les fondamentalismes, car le soutien de l’État au culte catholique et la prétention de la hiérarchie ecclésiastique d’influencer les politiques de santé publique et d’éducation était évidente.

Nous avons gagné parce que les mères et les grand-mères ont parlé de leurs avortements à leurs filles et petites-filles, car les adolescentes ont amené le débat chez elles et à l’école.

Nous avons gagné parce que le monde nous a regardé et a découvert qu’en Argentine, nous les femmes, n’avons toujours pas le droit de décider de nos corps et que nous ne jouissons toujours pas de la pleine citoyenneté.

On ne nous a jamais rien donné : étudier dans les universités, avoir le droit de vote, pouvoir décider de la vie de nos enfants, avoir librement accès aux contraceptifs, nous avons toujours dû descendre dans la rue pour nous battre.

Les luttes féministes poussent les marges. Les votes qui manquaient pour décriminaliser et légaliser l’avortement ne sont qu’une pierre sur la route.

Ce n’était pas hier. Ce sera demain. »

La droite au pouvoir ne pourra pas contenir longtemps le désir de changement de la jeunesse argentine qui, appuyée par l’expérience des « anciens », trouvera le chemin pour imposer une nouvelle orientation politique au pays lors des prochaines élections de 2019 : pour la construction d’une Argentine démocratique, socialement juste, économiquement indépendante, solidaire et féministe.

Carlos Schmerkin

MediaPart

* Au milieu des années 70, en Argentine, le concept de « Patria contratista » a commencé à être utilisé pour définir un groupe de " grands fournisseurs d’État " enrichis grâce à des négociations incroyables, notamment dans le domaine des travaux publics.

L’un des représentants emblématiques de cette « génération » est le groupe Macri lui-même, qui a entamé ses relations commerciales avec l’État argentin sous la dictature de Juan Carlos Onganía (1966) et pendant la dernière dictature militaire (1976-1983).

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