Après les militaires, les salafistes achèvent de détruire le Nigéria

, par  DMigneau , popularité : 32%

Après les militaires, les salafistes achèvent de détruire le Nigéria

Le pays le plus peuplé d’Afrique - 167 millions d’habitants - est en train de se fracasser, miné par ses divisions ethniques et religieuses.

Le pétrole n’a permis que l’enrichissement et la corruption des dirigeants. L’histoire du pays est faite de violence, allant d’un coup d’état militaire à l’autre. Depuis une dizaine d’années, le mouvement musulman salafiste, Boko Haram, mine la cohésion nationale par ses attentats incessants.

Le Nigéria, connu depuis trop longtemps pour son instabilité, arrive peut-être à son terme.

Le général Muhammadu Buhari a été élu président en mars 2015. L’homme n’est pas un inconnu sur la scène politique nigériane : après avoir renversé le président démocratiquement élu, Shehu Shagari, en 1983, Buhari a dirigé un régime militaire répressif, renversé lui-même, deux ans plus tard, par le général Ibrahim Babangida...

M. Buhari jure maintenant s’être converti à la " démocratie ".

La presse nigériane reste très dynamique, chacun défendant son ethnie. Les journaux, les télés et les radios abondent, les jeunes nigérians éduqués surfent sur les réseaux sociaux.

Mais le gouvernement d’Abuja garde ses vieilles habitudes et continue d’intimider les journalistes trop incisifs. Il n’est pas le seul. Boko Haram a posé des bombes dans les bureaux de plusieurs journaux à Abuja et à Kaduna, en avril 2012.

La radicalisation de la composante musulmane du pays pèse sur l’avenir du Nigéria.

Les premiers grands royaumes africains (le Bénin méridional, les dynasties Borno et rois Oyo) se forment au 11e siècle ; les Portugais arrivent dans le pays en 1472. Le commerce d’esclaves prend son essor à partir du 16e siècle. Les esclaves partent pour les Amériques.

Le califat musulman Sokoto est fondé, au nord du territoire, au début du 19e siècle. Les britanniques commencent par établir un " comptoir " autour de Lagos en 1850, le transformant peu à peu en " protectorat ", agrandi par l’ajout d’une partie de l’ancienne colonie allemande du Cameroun en 1922.

Le Nigéria obtient son indépendance en 1960, Sir Abubakar Tafawa Balewa dirige le premier gouvernement mais est tué au cours d’un coup d’état dirigé par le major-général Johnson Aguiyi-Ironsi (janvier 1966), lui-même tué par un autre coup d’état dirigé par le lieutenant-colonel Yakubu Gowon, en juillet de la même année 1966.

Le 30 mai 1967, le colonel Emeka Ojukwu, gouverneur militaire de la région orientale, déclare l’indépendance des trois provinces de l’est du pays qui correspondent aux territoires du peuple Ibo.

Il proclame la République du Biafra.

Le Biafra est riche en pétrole. Ojukwu espère pouvoir en retirer les revenus permettant l’autonomie de son peuple. Mais le gouvernement de Lagos n’accepte pas de se priver de la manne pétrolière. Environ un million de civils biafrais sont réduits à la famine par le blocus organisé par le gouvernement militaire nigérian, avec le soutien de la Grande-Bretagne.

L’ancienne puissance coloniale craint, qu’en cas de victoire du Biafra, les compagnies britanniques perdent leur privilège d’exploitation. Londres livre donc, avec Moscou qui augmente son influence dans la région, des armes et des conseillers au gouvernement nigérian du général Yakubu Gowon.

Seule, la France, à travers la Côte d’Ivoire et le Gabon, aide timidement les Biafrais, trop heureuse d’affaiblir ce grand état anglophone en Afrique de l’ouest.

Mais les Biafrais s’effondrent bientôt, écrasés par la coalition militaire et affamés par le blocus.

En janvier 1970, le Biafra capitule. Le colonel Ojukwu s’enfuit chez ses alliés de Côte d’Ivoire. Un million de civils biafrais ont été tués par les combats et la famine.

Cinq ans après, le général Gowon est renversé par le brigadier Murtala Ramat Mohammed. Celui-ci décide, pour satisfaire les musulmans, le transfert de la capitale de Lagos, Yoruba et chrétienne, vers Abuja, située dans une région peu peuplée.

Le parlement y est transféré en 1987, la ville ne devient capitale qu’en 1991. Mais la ville n’a aucun des attraits de Lagos et reste une capitale administrative.

Murtala Ramat Mohammed finit lui-même assassiné, en 1976, par son propre adjoint, le Lieutenant-Général Olusegun Obasanjo.

Les élections générales de 1979 amènent Alhaji Shehu Shagari au pouvoir. Il est réélu en août 1983, par la fraude. Mais son deuxième mandat sera court.

Il est renversé, en effet, quelques mois plus tard, en décembre, par le Major-Général Muhammad Buhari qui prend le pouvoir au cours d’un sanglant coup d’état.

Buhari reste célèbre pour avoir mis en place la législation la plus répressive de l’histoire du pays contre la presse. On retient également de son régime les lois de " moralisation de la société " nigériane, connues sous l’acronyme WAI (War Against Indiscipline), dont on retient les coups de fouet dispensés aux citoyens « indisciplinés », les peines de plusieurs années de prison - jusqu’à 21 ans - contre les étudiants qui trichent aux examens, l’humiliation publique des fonctionnaires retardataires qui doivent parcourir une distance en sautant comme des grenouilles, etc.

Au-delà du sourire, le régime de Buhari emprisonne plusieurs centaines d’hommes politiques, de fonctionnaires et d’hommes d’affaires, dont l’ancien candidat à la présidentielle, le chanteur et musicien Fela qui ne doit sa libération, dix-huit mois plus tard, qu’au nouveau coup d’état, tout aussi sanglant, d’Ibrahim Babangida qui chasse Buhari.

En juin 1993, Moshood Abiola remporte les élections, mais le général Sani Abacha le renverse et prend le pouvoir dès novembre.

Pendant le régime d’Abacha, les Ogoni, peuple de la région du delta (riche en pétrole) réclament leur autonomie. La répression est brutale, plusieurs personnes sont exécutées, dont l’écrivain et porte-parole ogoni, Ken Saro-Wiwa.

Le dictateur Abacha meurt de maladie en juin 1998, à 54 ans.

Il est remplacé par le général Abdulsalami Abubakar. Moshood Abiola, le vainqueur des élections de 1993, est maintenu en prison et meurt, en détention, un mois après son bourreau, Abacha.

En 1999, Olusegun Obasanjo est élu président, met en place une commission d’enquête sur les crimes commis pendant le régime du général Abacha.

Malheureusement, la démocratie redécouverte s’accompagne, dès l’année 2000, par l’adoption de la charia, la loi islamique, dans plusieurs États du Nord du Nigéria.

Les combats entre chrétiens et musulmans provoquent des centaines de morts. Ce drame s’accompagne d’une guerre tribale, l’année suivante, dans l’État de Benue, dans le centre du Nigéria.

Plusieurs milliers de personnes fuient leurs villages. Les troupes gouvernementales, censées venues pacifier la région, tuent plus de 200 civils, en représailles du meurtre de 19 soldats.

En février 2002, une centaine de personnes sont tuées à Lagos lors d’affrontements entre musulmans Hausas et Yorubas chrétiens. L’élection de " Miss World ", programmée à Kaduna en décembre 2002, provoque la colère des musulmans. Plusieurs centaines de personnes sont tuées au cours des émeutes, forçant les organisateurs à fuir en Grande-Bretagne.

Le Parti démocratique populaire du président Obasanjo est réélu le 12 avril 2003, toujours grâce à la fraude massive.

L’état d’urgence est déclaré en 2004 dans l’État du plateau central, les affrontements entre musulmans et chétiens, y font des centaines de morts.

Les troubles s’étendent dans tout le pays, dans la ville pétrolière de Port Harcourt notamment, et dans le Delta du Niger où les pipelines sont sabotés et les étrangers travaillant dans l’industrie du pétrole attaqués.

Le Parti démocratique du peuple remporte de nouveau les élections présidentielles d’avril 2007, toujours selon les même méthodes.

Le successeur désigné d’Olusegun Obasanjo, Umaru Yar’Adua, est installé au pouvoir. Sa principale qualité est d’être le frère de Shehu Musa Yar’Ada, ancien général devenu millionnaire, ami du président Olusegun Obasanjo.

Quand Umaru Yar’Adua meurt, de " complications cardiaques ", en 2010, l’intérim de la présidence est assuré par le vice-président Goodluck Jonathan qui reprend la suite au fauteuil présidentiel mais perd les élections de 2015, devant l’omniprésent Muhammadu Buhari, l’auteur du coup d’état de 1983.

Le pays est, depuis, en guerre contre Boko Haram.

Buhari, connu pour ses méthodes " expéditives ", semble avoir été en mesure de rassurer ses électeurs face à la stratégie de la terreur menée par les djihadistes de Boko Haram. Mais on peut s’interroger sur le futur d’un trop grand pays, dont les frontières héritées du passé colonial, ont cru pouvoir ignorer l’importance des questions ethniques et religieuses sur le continent noir.

William Kergroach

AgoraVox