Après la victoire de Biden, le « parti Républicain » fracturé : " La course à 2024 est déjà lancée "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Après la victoire de Biden, le « Parti républicain » fracturé : " La course à 2024 est déjà lancée "

Le sénateur du Texas Ted Cruz a annoncé ce 2 janvier qu’une coalition de sénateurs " Républicains " s’est réunie pour refuser de certifier la victoire de Joe Biden à la présidentielle. Ils se joignent à plus d’une centaine d’élus de la « Chambre des Représentants ». Analyse de la fracture au sein du " Parti républicain " avec Jean-Eric Branaa.

Ils sont désormais treize.

Treize sénateurs qui s’engagent à rejeter les résultats de l’élection présidentielle et refuser, lorsque le « Congrès » se réunira ce mercredi 6 janvier pour compter les votes du « collège électoral », de certifier la victoire du président élu Joe Biden.

Ils se joignent au nombre croissant de législateurs " Républicains " qui, à la « Chambre des représentants », refusent de reconnaître la défaite de Donald Trump.

Dans un communiqué publié samedi 2 janvier, les sénateurs ont souligné des " allégations de fraude et d’irrégularités lors des élections de 2020 qui dépassent toutes celles que nous avons pu voir à notre époque ".

Pour compléter ces accusations, le groupe réclame la création d’une commission spéciale afin de réaliser un " audit d’urgence de 10 jours " des résultats des élections.

" Nous ne sommes pas naïfs. Nous nous attendons à ce que la majorité si ce n’est tous les Démocrates, et peut-être plus que quelques Républicains, votent autrement ", ont reconnu les sénateurs dans ce communiqué.

La réaction de Mitt Romney, sénateur " Républicain " de l’Utah, l’illustre : alors qu’il s’est régulièrement opposé à Donald Trump pendant son mandat, il a presque immédiatement qualifié " d’absurdité " la démarche des élus de son parti.

Cette dernière fait suite aux efforts de Trump qui demande régulièrement aux élus " Républicains " de le soutenir dans son combat pour contester les résultats de l’élection présidentielle.

Cette " croisade " qui a entraîné de plus de 50 recours devant les tribunaux, a accouché de presque autant de refus de la justice américaine. Malgré tout, et en dépit de l’hostilité de nombreux politiciens au sein de leur propre camp, ces " Républicains " s’entêtent.

Avec, en " ligne de mire ", l’espoir de récupérer le juteux héritage du " trumpisme "… quitte à fracturer leur parti.

Analyse de cette lutte fratricide avec Jean-Eric Branaa, maître de conférences à Paris II et spécialiste des États-Unis.

Marianne : Comment qualifier le conflit qui agite le " Parti républicain " aujourd’hui ? Les divisions qui s’affichent entre les partisans de Trump et les autres annoncent-elles une déchirure durable du " Grand Old Party " ?

Jean-Eric Branaa : Il est divisé en deux groupes.

D’abord, ceux qui sont loyaux à Donald Trump et veulent remettre en cause le système américain au nom de la sauvegarde des 74 millions d’électeurs qu’il a réussi à fédérer lors de la dernière élection.

L’objectif est évidemment d’essayer de capter cet électorat dans une ère " post-Trump ".

Ensuite, il y a les autres, qui continuent à vouloir respecter le fonctionnement traditionnel de la " démocratie " américaine. Il ne faut pas oublier qu’il existait un groupe " Never Trump " au Congrès, clairement hostile au président, en 2016.

La plupart de ses membres avaient mis leur opposition de côté parce que leur élection en dépendait. Pendant 4 ans, ils ont tu leurs critiques en préférant se concentrer sur le fait que Trump appliquait le programme des " Républicains " à la lettre.

L’idée était de tenter d’ignorer le côté souvent anti-démocratique du président pour regarder les " bons " côtés : leurs propres intérêts.

Mais Trump a perdu la présidentielle. Ce silence a donc moins lieu d’être. D’autant que se profilent déjà plusieurs élections à venir : des sénatoriales et, en 2024, la future présidentielle.

Dès maintenant, il y a donc un affrontement entre deux groupes du " Parti républicain " pour faire émerger des leaders. Chaque faction va développer sa propre stratégie pour tenter de " mettre la main " sur le parti.

Marianne : Donald Trump ayant perdu l’élection, la stratégie des républicains est-elle vraiment intéressante ?

Jean-Eric Branaa : Vu de France, on peut aisément se dire que tout ce que fait Trump n’est pas bien. Mais si l’on prend le parti de regarder la situation d’un point de vue " américain ", les choses changent.

Le doute s’installe : y a-t-il eu fraude aux élections ?

Donald Trump ne s’agite-t-il pas car il a conscience de choses qui échappent au grand public ?

Cela peut sembler fou vu d’ici, mais dans un " Parti républicain " aujourd’hui complètement sous sa coupe, le doute est permis. Il ne faut pas oublier que sa courbe de popularité est toujours autour de 43,9 %. Cela veut dire qu’il n’a rien perdu depuis trois ans !

Marianne : Que signifie le fait qu’un nombre réduit de sénateurs (une dizaine) conteste l’élection de Biden par rapport à la centaine de Représentants qui s’inscrivent dans la même démarche ?

Jean-Eric Branaa : Ce ratio illustre parfaitement le système électoral américain. Les représentants de la « Chambre » sont élus tous les deux ans et donc complètement dépendants de la parole populaire.

Or, actuellement, les électeurs veulent Trump.

Les élus se disent donc que s’ils se retrouvent par malheur face à un " trumpiste " dans une primaire " Républicaine ", ils perdent leur poste. On l’a d’ailleurs vu en 2018 : Trump a placé des fidèles face à des législateurs " Républicains " qui le critiquaient, et ces derniers ont perdu.

Paul Ryan, ancien puissant " Speaker " de l’ancienne majorité " Républicaine " à la « Chambre », a même quitté la vie politique. Trump avait alors gagné une deuxième fois, en remportant totalement le parti.

Il ne faut donc jamais oublier que les élus à la « Chambre » sont totalement dépendants de lui.

Au « Sénat », les choses sont un peu différentes : cette chambre est renouvelable par tiers, pour un mandat de 6 ans.

Cela veut dire que ceux qui ont été élus ces dernières années sont tranquilles pour 4 ou 6 ans supplémentaires. Mais certains, comme en Géorgie ce 6 janvier, remettent leur poste en jeu immédiatement, ou parfois dans deux ans.

Ces élus-là sont les plus fragiles. Ils risquent de perdre leur poste s’ils s’opposent à Trump et sont donc plus enclins à le soutenir.

Marianne : Les élus " Républicains " sont-ils donc condamnés à soutenir Trump s’ils veulent conserver leur poste ?

Jean-Eric Branaa : Les choses changeront sûrement quand il aura quitté le pouvoir, quand il n’aura plus aucune " manette " pour agir sur quoi que ce soit.

Partant de là, on peut parier que le culte de Trump vivra encore pendant quelque temps, mais qu’il diminuera. Sa popularité devrait descendre aux alentours de 30 ou 35 %. Il sera un peu comme un tableau au fond d’un salon, qu’on regarde de temps en temps sans qu’il ait une réelle influence sur le parti.

Dans ce contexte, des élus vont forcément émerger. C’est le pari que fait notamment Ted Cruz, qui a enfilé les pantoufles de Trump en espérant être celui qui pourra incarner la reprise.

Pour l’instant, il est adoubé par les partisans du président.

Mais pour combien de temps ?

Cruz n’a pas la même personnalité que Trump et pourrait devenir une proie facile pour ses opposants. Une chose est en tout cas certaine : ces manœuvres montrent qu’à peine deux mois après la dernière élection présidentielle, la course pour 2024 est déjà lancée.

Marianne : Vous évoquez Ted Cruz. Rappelons un peu son parcours : sénateur, il est bardé de diplômes des meilleures universités du pays, avocat de formation et connaît finement la constitution.

Comment peut-il s’inscrire dans une telle démarche de contestation du processus démocratique ?

Jean-Eric Branaa : Ted Cruz en est " le meneur ". Il a monté de toutes pièces cette histoire de commission ad hoc " d’urgence " pour le « Congrès », qui n’est pas viable sur le plan législatif.

Comment imaginer que les élus mettent en place un tel procédé alors que le président élu doit entrer en fonction dans à peine deux semaines ?

Ted Cruz en a probablement conscience. Sa démarche est donc purement " alimentaire ". Il a devant lui une manne électorale extraordinaire : Trump a eu le meilleur résultat de tous les temps des élus " Républicains " à la présidentielle.

Dans l’Histoire du parti, personne n’a jamais cumulé 74 millions de voix.

Partant de là, qu’en fait-on ?

Quand on est élu, on a devant soi un trésor inestimable. Et on se questionne forcément sur la manière de le récupérer.

En plus, si l’on s’intéresse justement au parcours politique de Ted Cruz, il est facile de voir qu’il ne s’inscrit pas la démarche du simple " suiveur " de Trump.

C’est même plutôt l’inverse.

Dès son entrée au « Sénat », en 2013, Cruz a incarné une ligne dure, très militante du " Parti républicain ", avec le " Tea Party ". Cette ligne a été satisfaite par Trump qui a strictement appliqué le programme.

Ted Cruz n’a jamais changé son fusil d’épaule, contrairement à ce qu’on lit souvent quand on rappelle qu’il s’opposait vertement au milliardaire pendant la primaire 2016. Il va simplement beaucoup plus loin dans sa démarche et se positionne pour les années à venir.

Alexandra SAVIANA

Marianne