« Après la peur », ce road-trip francophone qui franchit les frontières

, par  DMigneau , popularité : 63%

« Après la peur », ce road-trip francophone qui franchit les frontières

Et si chaque pièce de théâtre commençait avec un vote des spectateurs sur ce qu’ils souhaitent voir ou vivre comme spectacle ? C’est la proposition de « Après la peur », œuvre collective de douze auteurs francophones. Un road-trip théâtral conçu par les Canadiens et Québécois Sarah Berthiaum, Gilles Poulin-Denis et Armel Roussel et proposé en première française aux Francophonies en Limousin.

« Pour Dog-Jazz, il ne faut pas être claustrophobe, avertit un homme barbu à l’accueil. N’oubliez pas, il faut avoir de bonnes chaussures pour Cet homme, sans oublier : vous pouvez écrire des lettres pour La Lune est belle. »

La démocratie au théâtre

Après la peur est une expérience insolite et participative. Avant de prendre place, il faut choisir d’abord la pièce parmi les douze proposées avec laquelle on souhaite entamer la soirée. Faire voter le public, est-ce l’avenir de la démocratie au théâtre ? « Peut-être, sourit Armel Roussel, le directeur artistique de cette aventure théâtrale hors sentiers battus. En tout cas, si vous voulez tout voir, il faut venir trois soirs. Au théâtre, le rapport au temps est souvent fixe. On voulait que cela puisse aussi bouger pour envoyer le spectateur à ses propres envies, à ses choix. Tout d’un coup, cela devient aussi une responsabilité de choisir de venir voir un spectacle. »

Au total, 108 places sont à pourvoir dans les douze pièces qui se jouent en même temps, mais pas au même lieu. De nommer une création francophone dans un festival francophone un road-trip théâtral, est-ce un sacrilège ? « Road-trip est le nom qu’on donne à certaines voitures canadiennes, ce n’est pas le nom qu’on donne au projet global. Mais sinon, je ne pense pas que ce soit un sacrilège. La langue française est une langue qui bouge et elle comprend aussi des anglicismes… »

A deux, on part toujours quelque part

Safari, la pièce numéro 8 démarre avec une jolie hôtesse blonde. Elle emmène notre petit groupe de cinq personnes pour partir avec une voiture monospace. Destination inconnue.

Au volant, le deuxième acteur, un jeune Québécois, aussi svelte que séduisant, murmure des phrases poétiques à l’oreille bienveillante de sa passagère. En parcourant la ville de Limoges, on ferme avec eux nos yeux pour plonger dans leurs histoires taciturnes et nocturnes qu’ils nous racontent sur les gens croisés sur la route. Ils échangent des sourires tendres. Il y a un courant qui passe. Et nous parmi eux, pour partager une intimité devenue publique dans cette nuit de pleine lune. « On roule au hasard ? » suggère-t-elle avant de succomber à son charme, car « il faut être seul pour rouler au hasard. Dès qu’on est deux, on part toujours quelque part. »

Le Comorien Soeuf Elbadawi nous invite à une table bien dressée, dans la cuisine du centre culturel John Lennon à Limoges. Un diner un peu spécial, vu que l’auteur, « au dernier moment, n’a pas été autorisé à entrer sur le territoire français et qu’il a été retenu au poste frontière par les services d’immigration ». Alors il nous demande d’appuyer sur un bouton " play " placé entre nos assiettes et les bougeoirs, pour nous raconter par enregistrement audio interposé son histoire intitulée " Un musulman de moins ". Il était une fois un petit livre rouge du Coran trouvé par la douane dans ses bagages qui avait provoqué une hystérie sécuritaire à la frontière…

Dans Dog-Jazz, une voiture pourrie et en panne dotée de vitres opaques se transforme en réceptacle où l’on est pris en otage à Chienville pour écouter un discours sur un monde qui a perdu son humanité. « Il y a un bruit bizarre, j’espère qu’il n’y a pas d’araignée » s’écrie ma voisine, visiblement peu à l’aise d’être enfermée dans cette voiture-poubelle. Il n’y a qu’une seule échappatoire à l’horizon.

Trouver la sortie en faisant confiance à notre imaginaire qui traverse dans cette pièce radiophonique de Julien Mabiala Bissila aussi bien la religion que la peur, aussi bien l’armée déployée en Afghanistan que le coltan exploité au Congo pour les téléphones portables à nous tous. Le Congo, là où « mourir n’est pas un divertissement, c’est un métier ».

Dépasser la peur des frontières

Le seul fil rouge qui relie ces histoires, c’est dépasser la peur des frontières : entre les pays et les hommes, mais aussi entre réalité et fiction, entre racisme et fanatisme, entre voyage physique et psychique, entre intimité préservée et mot prononcé, entre l’exploitation de minerais et celle de l’homme…

« Dog-Jazz est comme un bain sonore. Un voyage immobile dans une voiture scénographiée. Les questions sérieuses, elles sont sous-jacentes à l’ensemble des propositions. On peut se poser des questions sérieuses comme la sécurité tout en riant comme dans " Caméra cachée ". Ou des questions plus intimes comme dans " Safari " ou dans " Queen Kong " sur la manière dont le regard est déplacé. On essaie que ce soit joyeux de se poser des questions profondes. »

À la fin, un seul regret : de ne pas avoir vécu toutes les pièces et surtout celle de Joël Maillard où un « peuple » de sept personnes fixe ses règles et sa manière de vivre ensemble. Démocratie a été victime de son succès, pour ne pas dire : au théâtre comme dans la vraie vie, la démocratie est très demandée, mais difficile d’accès…

Siegfried Forster

Rfi, La Voix du monde