Apologie des " premiers des cordée " VS Une apologie des " oisifs "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Apologie des " premiers des cordée " VS Une apologie des " oisifs "

Aujourd’hui, chacun est contraint, sous peine d’être condamné par contumace pour " lèse-respectabilité ", d’exercer une profession lucrative et d’y faire preuve d’un zèle proche de l’enthousiasme.

La partie adverse se contente de vivre modestement et préfère profiter du temps ainsi gagné pour observer " les autres " et " prendre du bon temps ", mais leurs protestations ont des allures de bravade et de gasconnade. Il ne devrait pourtant pas en être ainsi. Cette prétendue oisiveté, qui ne consiste pas " à ne rien faire ", mais à faire beaucoup de choses qui échappent aux dogmes de la classe dominante, a tout autant " voix au chapitre " que le travail.

De l’avis général, la présence d’individus qui refusent de participer au grand handicap pour gagner quelques pièces est à la fois une insulte et un désenchantement pour ceux qui y participent.

Un jeune homme (comme on en voit tant) prend son courage à deux mains, parie sur les six sous , et pour employer un américanisme énergique « se lance ». On comprend l’irritation de notre homme qui, pendant qu’il grimpe à grand peine la route, aperçoit d’autres gens, frais et dispos, allongés dans les champs au bord du chemin, un mouchoir sur les yeux et un verre à portée de main. [...]

Celui qui a contemplé à loisir la satisfaction puérile avec laquelle " les autres " vaquent à leurs menues activités aura pour les siennes propres une indulgence nettement ironique.

Il ne rejoindra pas le chœur des dogmatiques.

Il fera preuve de la plus grande tolérance envers toutes sortes de gens et d’opinions. S’il ne découvre pas de vérités exceptionnelles, il ne s’associera à aucun mensonge grossier. Sa voie le mène le long d’un chemin de traverse, peu fréquenté, mais régulier et agréable, qui s’appelle « Sentier du Lieu Commun » et mène au « Belvédère du Bon Sens ». Il découvrira de là un point de vue qui, pour manquer de noblesse, n’en sera pas moins appréciable.

Et pendant que " d’autres " contemples l’Orient et l’Occident, le Diable et le Lever du Soleil, il regardera avec satisfaction une sorte d’aube se lever sur le monde sublunaire, avec une armée d’ombres courant en tous sens jusqu’au grand soleil de l’éternité.

Les ombres et les générations, les docteurs criards et les guerres assourdissantes se perdant dans le vide et le silence éternels.

Mais sous cette surface, on distingue, depuis les fenêtres du Belvédère, une vaste étendue verte et paisible ; bien des salons où brûle une joyeuse flambée, bine des gens qui rient, boivent et courtises les dames comme ils le faisaient avant le Déluge ou la Révolution française, et le vieux berger contant son histoire sous l’aubépine.

Une activité intense, que ce soit à l’école ou à l’université, à l’église ou au marché, est le symptôme d’un manque d’énergie alors qu la faculté d’être oisif est la marque d’un large appétit et d’une conscience aiguë de sa propre identité.

Il existe une catégorie de " morts-vivants " dépourvus d’originalité qui ont à peine conscience de vivre s’ils n’exercent pas quelque activité conventionnelle.

Emmenez ces gens à la campagne, ou en bateau, et vous verrez comme ils se languissent de leur cabinet de travail. Ils ne sont curieux de rien ; ils ne se laissent jamais frapper par ce que le hasard met sur leur chemin ; ils ne prennent aucun plaisir à exercer leurs facultés gratuitement ; et à moins que la Nécessité ne les pousse à coup de trique, ils ne bougeront pas d’un pouce.

Rien ne sert de parler à des gens de cette espèce : ils ne savent pas rester oisifs, leur nature n’est pas assez généreuse.

Ils passent dans un état comateux les heures où ils ne peinent pas à la tâche pour s’enrichir. Lorsqu’ils n’ont pas besoin d’aller au bureau, lorsqu’ils n’ont ni faim ni soif, l’ensemble du monde vivant cesse d’exister autours d’eux.

S’il leur faut attendre un train pendant une heure ou deux, ils tombent, les yeux ouverts, dans une sorte d’hébétude. A les voir, on jurerait qu’il n’y a rien à regarder, ni personne avec qui converser. On les croirait paralysés ou pestiférés. Pourtant, il est probable que ce sont, dans leur domaine, des travailleurs assidus, qu’ils peuvent repérer au premier coup d’œil un contrat douteux ou la moindre fluctuation du marché. [...]

Je préfère trouver un homme ou une femme heureux qu’un billet de cinq livres.

Leur côté rayonnant attire la bonne volonté et leur entrée dans une pièce donne l’impression qu’on vient d’allumer une nouvelle bougie.

Peu importe qu’ils puissent démontrer - ou pas - la quarante septième proposition, ils font mieux ; ils démontrent par la pratique le grand « Théorème de la Viabilité de la Vie ».

Par conséquent, si l’on ne peut-être heureux qu’en étant oisifs, restons oisifs. C’est là un précepte révolutionnaire, mais dont on doit abuser, menacés que nous sommes par la faim et l’hospice. [...]

Et, au nom du Ciel, pourquoi tant d’agitation ?

Pour quelle raison se croient-ils obligés de gâcher leur vie et celle des autres ?

Qu’un homme publie trois ou trente-trois articles par an, qu’il finisse - ou non - son grand tableau allégorique, le monde n’en a cure. Les rangs de la vie sont bien serrés. Et même s’il tombe mille personnes, d’autres sont toujours prêtes à s’engouffrer dans la brèche. [...]

Et bien des jeunes gens s’épuisent à la tâche et sont emportés dans un corbillard orné de plumes blanches.

Ne croiriez -vous pas que ces gens se sont entendus murmurer à l’oreille, par le maître de cérémonies, la promesse d’une destinée fabuleuse ?

Et que cette petite boule tempérée sur laquelle ils jouent leur farces est le centre et le pivot de l’univers ?

Pourtant il n’en est rien. Les desseins pour lesquels ils ont sacrifié leur précieuse jeunesse ne sont peut-être, pour autant qu’ils sachent, que chimères ou méfaits.

La gloire et les richesses qu’ils briguent ne viendront peut-être jamais, ou leur importeront peu en définitive. Et ils sont, tout comme le monde qu’ils habitent, si insignifiants que l’esprit se glace à cette seule pensée.

Ce texte date de juillet 1877 et est signé Robert Louis Stevenson

Je l’ai retrouvé dans l’« Ire des Chênaies » n° 707 du 10 janvier 2018, une publication de " Radio Zinzine " dont vous pouvez trouver le blog ici :

http://cabrery.unblog.fr/

... et quelques numéro de l’« Ire des Chênaies » là :

https://cras31.info/spip.php?article672

Émile Gabriel

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