Alain Badiou et l’amour pas si métaphysique ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Alain Badiou et l’amour pas si métaphysique ?

Alain Badiou voilà 12 ans, débattait avec Nicolas Truong sur l’amour (" Éloge de l’amour ", éd. Champs Essais, Flammarion). Le génie de Badiou est d’en revenir à la conception d’un philosophe engagé, qui à la limite n’a que l’amour, en ce sens qu’il aime la sagesse.

Hors cette passion, point de philo ! ...

Le philosophe doit être quelqu’un de vivant d’abord, comme pour l’érotisme du " Banquet " platonicien. Et avec la politique, l’art et la science, ça vit comme ce que Badiou appelle une " procédure de vérité ", c’est-à-dire que l’amour est un processus générant de la vérité, du vrai, la " vérité du couple " en l’occurrence.

Alain Badiou s’assume « métaphysicien », il y en a d’autres aujourd’hui tels que Tristan Garcia, mais ce n’est pas la même chose d’autant plus que, pour la petite histoire, Garcia s’entend bien avec un renégat badiousien, Medhi Belhaj Kacem.

Passe.

Alain Badiou s’assume « métaphysicien » et propose - entre autres, si j’ai un peu suivi - la notion d’« Événement » comme métaphysiquement fondamentale (" Être et événement ").

C’est ainsi que l’amour fait fatalement " événement " dans une vie ; on " tombe " amoureux, et tout autre arrangement - " à l’amiable " ou obligé - n’en ressort pas.

Seulement l’amour, voyez-vous, nécessiterait non seulement d’être déclaré dans l’angoisse et l’interdiction, pour commencer, mais ensuite toujours et régulièrement redéclaré, au long de la vie.

En fait, pour qu’il y ait bien amour et non seulement " coup de foudre ", il faut encore que la passion désire durer.

Tout est là dans ce « désir de durer », dans cette " duration redéclarative ", dans cette volonté et cette décision de réaffirmer l’événement initial, sinon " on manque l’amour ". Ainsi il y a « fidélité » en ce sens-là, par-delà les possibles voire admis " écarts " à l’exclusivité sexuelle.

La fidélité, ce n’est pas cela.

Dans cette démarche, en fait, chaque « redéclaration » est ce que Badiou nomme « un point », comme on dit " qu’on fait le point ", mais aussi comme un moment métaphysique rapport à « l’événement ».

C’est vous dire comme la métaphysique est " présentielle ! " ce qui, en fait, était déjà chez Platon - « l’éidétisme » - c’est moins " le ciel contre la terre ", les " formes idéelles " contre les choses sensibles, que la terre et les choses sensibles parmi « le ciel » et les « formes idéelles ».

See ? C’est bien plus « astrophysique », allégoriquement ...

En somme rien de nouveau sous le soleil, mais quelque chose qui se réaffirme et - selon la quatrième de couverture et le texte-même, rimbaldien - se réinvente là, contre dixit la conviction largement répandue que chacun ne suit que son intérêt ; des moralistes français jusqu’à Lévinas, en passant par Schopenhauer, les philosophes ont souvent maltraité l’amour, entre " contractualisme libéral " et pessimisme instinctuel.

A la fin ce qui m’étonne, c’est à citer Mallarmé :

« Dans l’onde toi devenu(e)

Ta jubilation nu(e) »

Qui pose effectivement « un Autre » métaphysiquement, en sa jouissance, qui néanmoins à se laisser deviner par « le Sujet » est enviable, et finalement de convoitise au travers du « désintéressement-même ».

Je veux dire qu’on peut " boucler la boucle " et que peut-être, il n’y a pas à s’offusquer des ambiguïtés de « la Chose ».

Bribes de débat avec un connaisseur

- Tu écris : " C’est vous dire comme la métaphysique est « présentielle ! » ce qui, en fait, était déjà chez Platon : l’éidétisme, c’est moins le ciel contre la terre, les formes idéelles contre les choses sensibles, que la terre et les choses sensibles parmi le ciel et les formes idéelles. See ? C’est bien plus astrophysique, allégoriquement ...

C’est terrible ça. Terrible. Ça veut dire que " l’idéalisme " parasite " le réalisme " ! Je veux dire que je préfère peut-être une séparation des deux mondes " idéel " et " sensible ", sinon c’est dégueu à m’en régurgiter ma cinquième pinte ! "

C’est vrai, il y a quelque chose d’obsessionnel là-dedans, néanmoins ça n’est pas comme si nous ne percevions pas les réalités sans idées (Kant).

Enfin, Platon croyait que les réalités étaient faites de formes géométriques « fondamentales », c’est vrai, des polyèdres dans un monde animé vivant.

Pour ainsi dire, ça se rapporte à certaines visions, dans le chamanisme (je pense à celui rapporté par le réalisateur Jan Kounen) seulement c’est trop vite dit, sauf à savoir que « l’intellect » tend au mathème, Kurt Gödel à l’appui.

En tout cas, « l’essentialisme » vient bien fixer les réalités chez Platon, par « prototypie éidétique » intrinsèque.

C’est que « l’allégorie de la caverne » propose un trajet linéaire à sortir vers « l’air libre » et le soleil, mais que de facto l’éveil a lieu intellectuellement, un peu comme le Neo de " Matrix ", aveugle, accède soudain à une putative illumination mystique des réalités (le troisième œil).

C’est encore trop " flou-artistique " dans le film, mais le penseur accède probablement à une intuition intellectuelle telle que René Descartes les décrivait : ce sentiment d’évidence auquel on accède, par exemple, quand soudain un exercice de maths fait " tilt ".

Du moins, je pense qu’il s’agit de ça.

Et finalement, un tel " tiltisme " est " platonicien-cartésien-badiousien ", mais on dit " idéalisme/essentialisme/éidétisme ", j’imagine.

Ce qui n’est pas sans laisser le problème métaphysique quant à penser le réel.

- Et l’amour dans tout ça ?

C’est assez singulier en effet, parce qu’Alain Badiou fait de « l’accouplement » au sens large, une fidélisation itérative nommée « amour ».

Il y a quelque chose de la réminiscence platonicienne là-dedans, comme si la « forme-amour » (l’idée, " l’eidos ") était pré-donnée et devenait sensiblement vraie de démarcher éidétique.

Tout se passe comme si « l’amour » était miraculeux, et j’utilise ce terme à dessein : le miracle est de mire, mirage, mirettes, admiration, et c’est bien " ta jubilation nu(e) " qui séduit ce philosophe.

https://youtu.be/IO39uEsK2ug

Marzhin Tavernier

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