Air France : une compagnie en bien mauvais " Etat "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Air France : une compagnie en bien mauvais " État "

Ah, " Air France "… fierté nationale, fleuron de " l’aviation tricolore ", rayonnement du " savoir faire " et du " savoir-accueillir " français…

Mais que cache cette devanture si soignée ?

Comment vivent et sont traités les salariés de la compagnie aérienne préférée des français ?

Au fait, pourquoi font-ils grève régulièrement ?

Les raisons de la colère

La stratégie est vieille mais malheureusement efficace : pointer du doigt des prétendus " privilégiés " pour faire passer de force des réformes injustes.

La méthode a été appliquée par le gouvernement dans le cas de la réforme de la SNCF et le cas " Air France " n’échappe pas à la règle puisqu’on y entend encore la même musique injuste et fallacieuse.

NON, les salariés d’ " Air France " ne sont pas des privilégiés et ce n’est pas avec des réductions sur les billets d’avion que l’on fera d’eux des nantis !

Si les salariés d’ " Air France " font grève régulièrement, ce n’est pas par réflexe ou idéologie. Au contraire, dans leur ensemble, les salariés d’ " Air France " se disent fiers de travailler pour la compagnie française.

Ils sont fiers de leur entreprise, mais pas de leurs dirigeants et encore moins de la stratégie économique démarrée par Alexandre de Juniac en 2012 et continuée par Jean-Marc Janaillac.

Cette stratégie a consisté à réduire la masse salariale avec 18 000 suppressions de poste en 10 ans. Au même moment, la direction exigeait de ses salariés une augmentation de la " productivité " de 20 %.

Si les salariés en ont payé « les frais », il faut reconnaître que la stratégie a réussi pour les actionnaires.

En effet, en 2017 " Air France KLM " a réalisé une hausse de « résultat opérationnel » de l’ordre de 41,8 % par rapport à 2016.

Jean-Marc Janaillac, le confirmait alors en affirmant que la société clôturait l’année 2017 avec de solides résultats « grâce à l’implication de l’ensemble des salariés. »

Alors, si c’est grâce à eux, pourquoi les salariés n’en profitent-ils pas ?

Pendant que les membres du « Comité exécutif » ont vu leur salaire augmenter de 29 % en moyenne entre 2012 et 2016, les salariés ont subi un gel des salaires de près de 6 ans !

Jean-Marc Janaillac, quant à lui, pouvait compter sur un joli salaire de plus d’un million d’euros par an...

La proposition de « l’intersyndicale » d’effectuer une augmentation générale des salaires de 5,1 % dès 2018 n’est rien d’autre que la réparation d’une injustice qui n’a que trop duré.

Il est même injuste d’appeler cela « une augmentation » tant cela leur est dû. Il s’agir plutôt du remboursement de ce que les dirigeants leur ont spolié depuis des années.

Malheureusement pour eux, ce n’est pas du côté de l’implication de « l’État » que se trouvera le salut.

Le fardeau d’un État actionnaire

Bien qu’une cession totale de sa participation soit envisagée au profit de la chaîne d’hôtels " Accor " depuis début 2018, l’État détient encore 14,3 % de participations au sein de la compagnie.

Il reste le premier actionnaire et selon un statut propre, il bénéficie aussi d’un double vote et a - de fait - " la main " sur la nomination du patron de la compagnie aérienne.

On se souvient d’ailleurs du soutien coupable de l’exécutif exprimé par Manuel Valls à l’égard des dirigeants d’ " Air France " en 2015 alors que les salariés refusaient déjà à l’époque un énième plan patronal mensonger n’ayant pour véritable but que d’augmenter la marge financière de l’entreprise.

« L’État actionnaire joue pleinement son rôle en soutenant la direction, et en soutenant en tout cas la nécessité de véritables réformes [...] » avait-il affirmé alors.

Selon les mots mêmes du premier ministre de l’époque, c’est en tant « qu’État actionnaire » que le gouvernement soutient la politique capitaliste et injuste de la direction d’ " Air France " !

De plus l’agenda politique de l’exécutif vient trop souvent contrarier les intérêts de l’entreprise. On pense notamment à la desserte d’aéroports en Afrique qui font perdre de l’argent à " Air France " mais qui sont, en réalité, un instrument diplomatique dissimulé au service de l’État et au détriment de la compagnie.

Ou encore, quand il s’est agi de lancer " Airbus ", l’État s’est tout simplement servi d’ " Air France " et a fait surpayer des avions à la compagnie aérienne comme le confirmait encore récemment Michel Soubrouillard, secrétaire adjoint du comité d’entreprise des pilotes d’ " Air France ".

Par ailleurs, l’État est également actionnaire majoritaire des « Aéroports de Paris » (ADP). Or, c’est le groupe ADP qui fixe le montant des redevances aéroportuaires dont doivent s’acquitter les compagnies aériennes.

Là encore, dans un conflit d’intérêt flagrant, l’État vient ponctionner " Air France ".

En fin de compte, la présence de l’État dans le capital d’ " Air France " ainsi que d’ADP n’est absolument pas une garantie de bonne gestion, de qualité du Service public ou de justice sociale.

Compte tenu de l’incurie de l’État dans sa gestion d’ " Air France " et de l’inanité de la stratégie déployée depuis 10 ans, on en viendrait même à vouloir que l’État cède ses actifs et permette ainsi au rapport de force entre « salariés » et « dirigeants » de s’équilibrer un peu.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’État se comporte en prédateur en pompant allégrement sur la valeur ajoutée crée par les salariés.

Osons ici une réflexion qui fera certainement grincer des dents : avoir l’État comme actionnaire et « donneur d’ordres », dans le cas d’une entreprise publique (une EPIC) avec un statut préférentiel - comme les cheminots à la SNCF - est un acquis social qui mérite d’être défendu par tous les moyens.

Par contre, avoir l’État comme « actionnaire de référence » dans une entreprise partiellement privatisée (comme " Air France " ou le groupe ADP) sans aucun statut particulier équivalent à celui des cheminots est plus souvent source de problèmes que de solutions.

En effet, peu réceptif aux pertes de résultats d’exploitation et méprisant face aux grèves, l’État est un adversaire avec lequel le rapport de force est un peu trop déséquilibré.

A l’inverse, un gestionnaire privé aura des comptes à rendre à ses actionnaires et à l’État (surtout dans le cas des aéroports de Paris).

La lutte peut alors plus facilement basculer à l’avantage des salariés. Il faut bien l’admettre : avoir l’État comme " actionnaire " sans contrepartie statutaire ne sert pas à grand-chose, si ce n’est à récupérer dans le " top management " des " pantouflards " de la haute fonction publique et être utilisé pour servir sa politique.

Il apparaît donc que si " Air France " perd de l’argent c’est aussi à cause de l’État.

Face à la gourmandise malheureuse mais attendue des dirigeants d’ " Air France ", le salut ne viendra pas de l’État. Au contraire, il semble même qu’ " Air France " serve grassement les intérêts de hauts fonctionnaires qui se succèdent sans jamais se préoccuper du sort des salariés.

Or, l’on sait que l’État ne s’est pas illustré par sa gestion efficace, alors s’il n’a ni le souci du Service public, ni celui des salariés, que fait-il encore dans les actionnaires d’" Air France " ?

Il est temps d’être réaliste et de reconnaître que l’esprit des banquiers a infiltré les plus hautes instances de l’État sans en épargner sa tête...

Sylvie BONNET

Marianne