Affaire Taha Bouhafs : pourquoi l’attitude de " la France Insoumise " interroge

, par  DMigneau , popularité : 0%

Affaire Taha Bouhafs : pourquoi l’attitude de " la France Insoumise " interroge

Le journaliste et militant Taha Bouhafs. JOEL SAGET / AFP

Visé par des accusations de " violences sexuelles ", le journaliste militant Taha Bouhafs a renoncé à être candidat de la " Nupes " dans le Rhône cette semaine. " La France Insoumise ", qui n’a confirmé ces signalements qu’après leurs révélations dans la presse, aurait-elle dû saisir la justice au lieu de se contenter d’une enquête interne ?

L’affaire Taha Bouhafs n’en finit pas de susciter le malaise à " la France Insoumise ".

Visé par une procédure interne au mouvement politique, à la suite d’un signalement pour " violences sexuelles ", le jeune journaliste initialement investi candidat " Nupes " dans la 14e circonscription du Rhône (qui compte notamment Vénissieux) a finalement " jeté l’éponge " le 10 mai.

Dans son communiqué qu’il a publié sur les « réseaux sociaux », il a préféré lier ce renoncement aux " attaques sans précédent ", " insulte ", " calomnie ", " accusation ", dont il était l’objet – sans autre précision.

Avant que le " grand public " ne découvre, le lendemain, via un article de " BFM " et un autre de " Mediapart ", que ce retrait était davantage lié à des accusations de " violences sexuelles " à son encontre et à une enquête interne le visant au sein de LFI.

https://twitter.com/T_Bouhafs/status/1523808347559845889?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1523808347559845889%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.marianne.net%2Fpolitique%2Fmelenchon%2Faffaire-taha-bouhafs-pourquoi-lattitude-de-la-france-insoumise-interroge

Dans cette affaire, l’attitude des cadres de " la France Insoumise " ne cesse d’interroger. Avant que l’enquête interne ne fuite dans la presse, plusieurs figures du mouvement ont officiellement lié ce retrait à des attaques " racistes " dont aurait été victime Bouhafs sur les " réseaux ".

Jean-Luc Mélenchon a ainsi dénoncé la " meute " qui s’est " acharnée contre lui ".

https://twitter.com/JLMelenchon/status/1523931112279621633?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1523931112279621633%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.marianne.net%2Fpolitique%2Fmelenchon%2Faffaire-taha-bouhafs-pourquoi-lattitude-de-la-france-insoumise-interroge

Tandis que la députée de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain a souligné " la violence des attaques venues de l’extrême droite (...) contre un jeune homme sans diplôme, issu des quartiers populaires et de l’immigration " ».

https://twitter.com/Clem_Autain/status/1523896426056634369?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1523896426056634369%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.marianne.net%2Fpolitique%2Fmelenchon%2Faffaire-taha-bouhafs-pourquoi-lattitude-de-la-france-insoumise-interroge

Mais lorsque " BFM " et " Mediapart " révèlent que Taha Bouhafs a - en réalité - fait l’objet d’une enquête interne pour " violences sexuelles ", ayant mis un terme à sa candidature, " la France Insoumise " se voit contrainte de publier un communiqué pour confirmer l’information.

Celui-ci indique que « le comité de suivi contre les violences sexistes et sexuelles, mis en place au sein de " la France insoumise ", a bien été saisi le samedi 7 mai d’un témoignage relatant des faits supposés de violences sexuelles reprochées à Taha Bouhafs  ».

Le journaliste ayant " été confronté aux accusations dont il faisait l’objet ce lundi 9 mai ", soit la veille de son retrait.

Si l’on ne connaît pas la teneur exacte de ces accusations, Clémentine Autain décrit au micro de " Mediapart " des faits " d’une gravité jamais rencontrée " par les instances " Insoumises ".

Contactée par " Marianne ", elle se montre un peu plus précise, comptant trois témoins : " Un signalement formel a été fait auprès de la cellule et un second à l’oral pour l’instant. Semble-t-il qu’il y ait un troisième témoignage ".

Aucune plainte n’a cependant été déposée auprès de la Justice à ce jour.

Soutien ambigu à Taha Bouhafs

Première interrogation : pourquoi Clémentine Autain a semblé lier le retrait de Taha Bouhafs à des attaques de « l’extrême droite » alors qu’elle connaissait les accusations visant le jeune candidat ?

" J’aurais pu ne pas reprendre le communiqué de Taha Bouhafs ", concède l’élue auprès de " Marianne " en se défendant d’avoir apporté son " soutien " au journaliste : " Mes termes, j’aurais pu les écrire dans un tout autre contexte. Nous menons deux combats [contre le racisme et les violences sexuelles, N.D.L.R. ] et il n’est pas question de choisir entre les deux. "

Autre interrogation : " la France Insoumise " aurait-elle dû ou devrait-elle saisir la justice au vu de la " gravité " des faits rapportés ?

A l’heure actuelle, le « Parquet » de Paris précise à " Marianne " : " Nous n’avons pas de plainte à ce stade, ne savons pas (sauf rumeur) de quels types de faits il s’agit en réalité et ne savons même pas si nous serions compétents ".

Saisir la justice ?

" Le fait que ça a été rendu public semble mettre les plaignantes en état de choc ", observe Clémentine Autain.

" C’est pourquoi nous ne voulions pas, nous-mêmes, porter l’affaire sur la place publique. Beaucoup ne semblent pas considérer leur sort. Comment on aurait pu déballer tout ça sans respecter leur souhait ?

Nous ne sommes pas légitimes à nous substituer à la justice ou à la police et nous ne prétendons pas remplir ce rôle , poursuit la députée. Notre démarche vise à protéger les plaignantes et le mouvement. C’est un acte politique. "

D’aucuns agitent pourtant un article du « Code de procédure pénale » - l’article 40 - selon lequel " toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs ".

Autrement dit, les élus de « la République » que sont les députés LFI informés des signalements internes visant Taha Bouhafs sont-ils tenus de saisir le « Parquet » ?

" On gère en famille "

Les avis d’experts recueillis par " Marianne " divergent.

Non, répond le juriste Christophe Daadouch : " Cet article ne concerne que les fonctionnaires et autorités constituées. ».

Anne-Marie Le Pourhiet, juriste spécialiste du droit public, abonde : " Ce n’est qu’un parti, ce ne sont pas des fonctionnaires ni des personnes investies d’une autorité publique. Un député n’est pas une autorité constituée, surtout dans le cadre de son parti politique. Si ces faits s’étaient déroulés à l’Assemblée, ce serait une autre histoire ", assure-t-elle.

Le juriste Pierre Juston est plus nuancé et souligne " l’ambiguïté de l’interprétation " des termes " autorité constituée " : " Est-ce que la fonction de député rentre dans ce champ ? En 2009, un avis du ministère de la Justice va dans ce sens. Le député est après tout dépositaire de l’autorité publique. "

Mais, de toute façon, " le non-respect de l’obligation de l’article 40 n’est pas sanctionné ", tempère Christophe Daadouch.

Reste qu’à ce jour, LFI envoie deux signaux contradictoires : les faits dont est soupçonné Taha Bouhafs seraient " graves "…mais l’issue se réglerait en interne. Ce qui choque l’avocate Isabelle Steyer, spécialiste des violences faites aux femmes : " On gère en famille. En famille politique, mais en famille tout de même. Ce qui est très dangereux : on règle le problème à huis clos, avec des règles qui lui sont propres. Finalement, on zappe la procédure pénale et on fait perdre des chances aux victimes. En définitive, la justice – si tant est qu’elle soit saisie – recevra quelque chose de mâché, de reconstitué, de réécrit, de réinterprété à la sauce de l’institution. "

Lou FRITEL

Thibaut SOLANO

Marianne.fr