Affaire Karachi : François Léotard malade, incertitudes sur la tenue du procès Balladur

, par  DMigneau , popularité : 0%

Affaire Karachi : François Léotard malade, incertitudes sur la tenue du procès Balladur

AFP

L’ancien « Premier ministre » et son ministre de la Défense, François Léotard, sont jugés à compter de ce mardi devant la « Cour de justice de la République ». Ils doivent s’expliquer sur des commissions de Ziad Takieddine dans le cadre de " l’affaire Karachi ". Mais Léotard est malade…

En principe, lui sera là. Malgré ses 91 ans, son " Covid " d’octobre, et surtout cet agacement de finir sa vie publique par ce passage devant la « Cour de Justice de la République ».

Edouard Balladur est attendu ce mardi à 14 h00 dans les locaux de la première chambre de la « Cour d’appel » de Paris, celle où fut jugé Pétain. Trois magistrats et douze parlementaires composant la CJR l’y attendent pour l’entendre dans " l’affaire Karachi ", cette vieille histoire de financement occulte présumé de sa campagne présidentielle de 1995 lié à des ventes d’armes au Pakistan et en Arabie saoudite.

Aux côtés de l’ancien « Premier ministre », une autre vieille " gloire " de la politique française est attendue : François Léotard, 78 ans. Sauf que depuis jeudi 14 janvier, l’ancien ministre est fiévreux, " 41° avec une forte suspicion de Covid ", annonce à " Marianne " un avocat du dossier.

Incertitudes sur le procès

Autre incertitude concernant Léotard, la présence - ou non - à ses cotés d’un avocat. Jusque-là, cet ancien ministre de la Défense n’a pas cru bon d’en désigner.

" François veut se défendre tout seul, tout simplement parce qu’il estime qu’il n‘a rien à se reprocher , glissait un de ses proches débuts janvier. A l’audience, il est aussi tout à fait capable de décider de ne rien dire, lisant ostensiblement un livre pour montrer à quel point il se sent étranger aux débats… "

Mais s’il est malade et dans l’incapacité de se présenter mardi, pourra-t-il se faire représenter d’ici là ?

Le procès pourrait-il avoir lieu sans lui, les juges jugeant Edouard Balladur sans son ministre ?

À moins que le tribunal ne décide de " renvoyer l’affaire "… aux calendes.

" Nous sommes dans le flou le plus complet, le fait que François Léotard n’ait pas constitué d’avocat à ce jour est un problème. Nous verrons bien mardi. ", confie Me Hughes Hourdin, un des trois avocats d’Edouard Balladur.

Quant à ce dernier, son entourage prévient que " compte tenu de son âge, il n’est pas dit qu’il puisse assister à toutes les audiences ".

De son coté, Nicolas Bazire, son ancien directeur de cabinet, cité comme témoin par le « Parquet », a écrit à la CJR pour prévenir qu’il ne viendrait pas témoigner…

Le procès présidé par le juge Dominique Pauthe, celui qui a jugé en son absence Jacques Chirac dans l’affaire des emplois fictifs de la ville de Paris (l’ancien président a été condamné à deux ans de prison avec suris) va devoir faire avec des chaises vides… et bien des mystères dans cette affaire aux allures de polar.

Guerres entre fratries ennemies

L’histoire remonte donc à la première " cohabitation ", entre 1993 et 1995, sur fond de rivalités intestines entre les deux fratries ennemies du RPR : les " chiraquiens " d’un côté et les " balladuriens " de l’autre.

Les deux camps s’affrontent à la présidentielle pour tourner la page des années Mitterrand. Chaque camp surveille l’autre, dans ces années 90 où les financements politiques se jouent encore dans la jungle des fausses factures, des marchés publics truqués et des ventes d’armes

" Notre industrie de défense ne vivait pas ses meilleures années, se souvient Gérard Longuet, alors ministre de l’Industrie. Le mur de Berlin venait de tomber, notre principal client dans le Golfe, Saddam Hussein, était destitué, et notre principal intermédiaire au Moyen-Orient, Akram Ojjeh était mort... »

Un Libanais jusque-là inconnu va faire son apparition : il s’appelle Ziad Takieddine. Obscur patron d’une petite station de ski des alpes du Sud, Isola 2000, Takieddine est ami d’enfance d’un homme d’affaires libanais, El Assir, qui lui même est en lien avec le ministre saoudien Ben Moussalem.

" Malin, quand François est nommé ministre de la Défense, Takieddine, qui avait fait sa connaissance à Isola 2000, fonce le voir, c’est comme cela que tout commence ", raconte Gérard Longuet. En marge de deux contrats de ventes d’armes, le contrat " Sawari " des frégates militaires à l’Arabie saoudite, puis le contrat " Agosta " de sous-marins au Pakistan, le " réseau K " de Takieddine et El Assir va récupérer près de 600 millions d‘euros de commissions.

Le " rapport nautilus "

Pour Balladur, en campagne présidentielle, et Léotard, son ministre de la Défense, ces ventes à l’exportation de 1994 tombent à point nommé.

Un " bonus d’image ".

Le premier se voit déjà à « l’Elysée », et le second, pourquoi pas à Matignon. En face, le camp Chirac est persuadé qu’en sous-main, les énormes commissions Takieddine, même si elles sont principalement destinées à des Saoudiens et des Pakistanais, donnent lieu aussi à de juteuses rétro commissions pour financer la campagne Balladur.

D’autant qu’à la même époque, un autre intermédiaire fait son apparition dans l’entourage de Dominique de Villepin : Alexandre Djourhi. Et sa rivalité avec Takieddine explique beaucoup de ce qui va suivre…

À peine élu en 1995, Chirac donne l’ordre de cesser les versements au " réseau K ".

" On a pu croire que toutes les commissions n’avaient pas été payées, mais au final, il semble au contraire qu’elles ont été payées deux fois, via les deux réseaux ", soupire Gérard Longuet, en fin connaisseur du dossier. À l’époque, tout ce micmac se déroule en coulisse.

Puis le 8 mai 2002, quelques jours après la réélection de Jacques Chirac, un attentat a lieu dans la ville Pakistanaise de Karachi. Onze employés et sous traitants français de la « Direction des constructions navales », en charge du programme de construction des sous-marins vendus par Balladur sept ans plus tôt, sont tués.

Selon un rapport secret commandé par la DCN fin 2002, " le rapport nautilus ", cet attentat de Karachi serait lié à l’arrêt du versement des commissions au " réseau K " en 1995

L’affaire " Karachi " commence.

Un premier volet, le volet « terroriste islamique » est creusé par le juge Trévidic. Il va démonter que l’attentat - Karachi comptait alors 60 attentats par an ces années-là - n’avait rien à voir avec les commissions de 1995, que Chirac, via le « Premier ministre » libanais Rafiq Hariri, avait finalement débloqué

Le " rapport Nautilus ", qui avait enclenché l’affaire, s’effondre.

Le " réseau K "

Mais pas le volet financier " franco-français ", qui sur plainte des familles des victimes de l’attentat, est confié au juge Van Ruymbeke.

Sa cible principale ? Ziad Takieddine.

De fil en aiguille, l’enquête démontrera que des fonds en liquide sont sortis de ses comptes suisses. Trois hommes sont soupçonnés d’en avoir réceptionné… " des miettes " : Nicolas Bazire, proche de Balladur, Renaud Donnedieu de Vabres, proche de Léotard, et Thierry Gaubert proche Sarkozy.

Jugés devant le « Tribunal correctionnel » fin 2019, aux côtés de Takieddine, Bazire, Donnedieu et Gaubert, seront condamnés en juin dernier à de lourdes peines : 5 ans dont trois ferme pour Bazire et Donnedieu, 4 ans dont deux fermes pour Gaubert.

Ils ont " fait appel ".

Ecopant de 5 ans de prison ferme, Takieddine, accroché aussi dans " l’affaire libyenne " pour des soupçons de financement de la présidentielle de Sarkozy en 2007, prend la fuite. C’est depuis son actuelle cavale au Liban, furieux de sa chute et de sa ruine, qu’il multiplie les déclarations tonitruantes…

Coté « politiques », l’enquête Karachi mettra hors de cause Nicolas Sarkozy, ministre du Budget en 1994, un temps soupçonné d’avoir avalisé le versement des commissions. Mais concernant le " réseau K ", le juge Van Ruymbeke a renvoyé Edouard Balladur et François Léotard devant la « Cour de Justice », seule habilitée à juger des ministres pour des éventuelles fautes commises dans l’exercice de leurs fonctions.

L’ancien « Premier ministre » et son ministre de la Défense, via leurs proches, sont soupçonnés d’avoir " orchestré " les retro commissions des contrats " Sawari " et " Agosta ". Pour " preuve ", l’enquête a découvert la trace de dépôts de fonds en liquide sur les comptes de campagne.

Sommes en jeu ?

Une dizaine de millions de francs de l’époque, soit l’équivalent d’un million et demi d’euros.

" Nous démontrerons à cette audience de la CJR que ces fonds en espèces ne peuvent en aucune façon provenir des comptes suisses de Takieddine  », assure Me Hughes Hourdin.

« La question de ce procès est simple : Edouard Balladur a-t-il pris la décision de mettre en place un réseau de financement occulte ? La réponse est évidemment non ", poursuit-il.

" Ce dossier est totalement vide, malgré les 6 000 articles de presse qui se sont évertués à raconter la même histoire ". Selon Edouard Balladur, les fonds en espèces retrouvés sur ses comptes provenaient en réalité des collectes, ventes de tee-shirt et autres objets, en marge de ses meetings électoraux.

La défense d’Edouard Balladur n’a pas fait citer de témoin : " Ce qui est en cause, c’est sa façon de gouverner et tous ceux qui auraient pour en témoigner, comme Pierre Messmer ou Simone Veil, sont morts ", regrette Me Hourdin à la veille de " cet étrange procès " suspendu à l’état de santé de François Léotard : " S’il peut comparaître, nous ne savons rien de la façon dont il compte se défendre ", glisse l’avocat.

L’énigme Léotard

Ancienne gloire " centriste " un temps promis aux plus hautes fonctions de la République, " Léo ", comme l’appelaient ses amis, s’est retiré de la vie politique voilà des années, fauché par la défaite de 1995, l’affaire de 2002, et sa " rancune "…

" Son orgueil, aussi, glisse un de ses proches. François s’est toujours considéré comme très au-dessus des autres. Il les a tous beaucoup méprisés et cela l’a beaucoup isolé. "

De son état de santé dépend désormais la suite de cet interminable feuilleton.

Laurent VALDIGUIE

Marianne