Affaire Benalla : retour sur un scandale d’État

, par  DMigneau , popularité : 0%

Affaire Benalla : retour sur un scandale d’État

Résumons : un proche " collaborateur " du président, Alexandre Benalla, garde du corps et ami intime de Macron, est filmé hors de tout cadre légal, déguisé en policier, sur un cortège du premier mai. Il y tabasse joyeusement plusieurs personnes, avant de s’éclipser, brassard de police, talkie-walkie et casque sur la tête.

Le ministre de l’intérieur Collomb est informé des faits dès le 2 mai : il aurait diligenté une enquête et aurait informé le directeur de cabinet Patrick Strzoda, dont dépend Benalla. Ce même Strzoda, informe directement le président qui « aurait demandé des sanctions ».

Ledit " barbouze " écopera de 15 jours de suspension et réintégrera un bureau à l’Élysée.

18 juillet : une vidéo, filmée sur un portable par un militant de la " France Insoumise ", fait surface dans l’édition internet du " Monde ". On y reconnaît clairement ledit Benalla. L’affaire s’emballe immédiatement, la FI monte au créneau, suivie de près par l’opposition communiste et de droite.

A l’Assemblée, où le projet de loi de révision de la Constitution doit être discuté, malgré les tentatives d’étouffement par le président de Rugy, et le rejet d’une demande de commission d’enquête parlementaire par les députés godillots de la majorité, l’opposition ne s’en laisse pas compter.

Dès le 19 juillet, la pression monte : les députés de l’opposition, tous bords confondus, multiplient les interventions pour demander des explications au gouvernement.

Hormis la ministre de la justice Nicole Belloubet, qui affirme que « cet individu était présent sur les lieux sans aucune autorisation » et qui contredit donc les affirmations du chef de cabinet Strzoda, qui lui avait affirmé l’inverse, le gouvernement fait la sourde oreille.

Le porte-parole du gouvernement tente de justifier l’injustifiable en arguant que « la sanction envers M Benalla est la plus grave jamais prononcée envers un chargé de mission à l’Élysée ».

Il aurait même été rétrogradé sur des affaires internes, ce que viennent contredire quelques heures plus tard d’autres révélations (images du bus des bleus, et de la panthéonisation de Simone Veil…)

Loin de calmer les choses, ces déclarations contradictoires et clairement " hors-sol " font l’effet d’un jerrycan d’essence jeté sur un barbecue.

Macron, en déplacement, répond maladroitement aux journalistes qui se font insistants : « Monsieur le président cette affaire n’entache-t-elle pas la République ? »

« non non, la république, elle est inaltérable  ».

L’emballement

Au fur et à mesure les révélations s’enchaînent : un autre " collaborateur ", Vincent Crase, aurait aussi fait partie de l’équipée " barbouzarde ", on le voit sur les vidéos.

Le passé plus ou moins trouble de Benalla remonte à la surface médiatique : un gros nerveux manifestement, ce Benalla. Il a déjà plusieurs affaires sur le dos :

- tentative de port d’arme prohibée,

- coup de poing contre un photographe,

- intervention musclée contre un journaliste de " Public Sénat ",

- licencié par Arnaud Montebourg après un délit de fuite après avoir provoqué un accident…

Il s’est aussi affiché sur les réseaux sociaux en visite au Maghreb, aux côtés de gros bras armés jusqu’aux dents …

La commission des lois de l’Assemblée se dote exceptionnellement des pouvoirs d’une « commission d’enquête parlementaire » sous la pression conjuguée des oppositions FI + LR + PC + PS. Ses travaux doivent commencer le 23 juillet selon le président de Rugy, désormais bien piteux.

Par ailleurs, le syndicat " VIGI CGT police " dépose plainte pour « usurpation de fonction » et « usurpation de signe réservé à l’autorité publique », ce qui oblige à la nomination d’un juge d’instruction.

La chaîne de commandement est désormais mise en cause : le courant commence à remonter largement près des premiers fusibles…

20 juillet : l’affaire devient « affaire d’état ». Les révélations s’enchaînent toutes les heures, selon un rythme désormais bien connu : régulièrement " des tuyaux " font surface dans la presse et ça creuse, ça creuse.

« Silence assourdissant » du côté de l’exécutif et du gouvernement. Les députés LREM sont - quant à eux - comme paralysés. La gestion de crise de " la macronie " rappelle celle de " l’affaire Léonarda " par " la hollandie " : elle est piteuse, quasiment inexistante et très souvent " à côté de la plaque ".

A l’image de ce Castaner qui affirmait maladroitement, contre toute évidence et ce dès le 18 juillet, que « personne en France n’est au-dessus des lois ». Manifestement, ça n’était pas le cas pour tout le monde…

A la mi-journée, l’Assemblée est complètement paralysée, l’opposition rejetant en bloc les discussions sur le projet de loi de « révision de la Constitution », multipliant les rappels au règlement à l’adresse du président de Rugy et de la majorité LREM.

Les séances sont régulièrement suspendues. Le groupe FI porte une motion de censure envers le gouvernement.

Dès la mi- matinée, Benalla est licencié, placé en « garde à vue » et auditionné par les services de police.

On apprend de surcroît que 3 policiers, dont deux commissaires (! !), ont été « mis à pied » car ils auraient transmis des images de la fameuse intervention, filmées par les caméras de vidéo surveillance de la préfecture de Police à … M Benalla.

Collomb est désormais mis en cause par l’opposition. Il savait dès le 2 mai et n’a rien fait à part « couvrir » le sinistre homme de main…

Le Sénat va l’auditionner, ainsi que la « commission d’enquête » nouvellement formée.

Une gestion de crise calamiteuse, et des conséquences encore mal évaluées

Il semble désormais évident que cette affaire est devenue, malgré les dénégations gênées des membres de la majorité - du moins du peu qui ont osé braver les consignes et s’exprimer - une « affaire d’État ».

L’Élysée est inexistante depuis le début et ce qu’elle voulait faire passer pour une " banale échauffourée " est en train de lui exploser à la figure.

Un Ministre d’État - le " premier flic de France " en plus - ainsi que le président de la République, ont " couvert " les agissements délictueux d’un de leurs subordonnés.

Dans les termes de l’article 40 du « Code de procédure pénale », « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs ».

On peut raisonnablement imaginer que Collomb y laisse sa chemise, histoire de protéger le président qui est directement mis en cause depuis plusieurs jours.

Quand à ce dernier, bien qu’il soit intouchable juridiquement parlant pendant toute la durée de son mandat, il ne pourra pas sortir de cette affaire sans " y laisser des plumes ". Cela parait désormais acté : cette affaire est celle qui vient de casser la magnifique dynamique de « la république en marche », dans une " macronie " où tout semblait relativement " bien huilé "…

L’effet « Coupe du monde » de Macron n’aura pas duré 3 jours - un record - et sa popularité, déjà bien entamée, n’y survivra sans doute pas.

Au-delà de ces possibles développements immédiats, il y a bien sûr les nombreuses contradictions que cette affaire soulève : la vision " macroniste " du « dialogue social » et la soi-disant « exemplarité » d’un président qui n’hésite pas à sermonner un lycéen et à s’acharner sur lui, est mise à mal par ce même président qui au fond cautionne des méthodes de voyous, tout en s’affranchissant lui-même des règles qu’il n’hésite pas à porter " en étendard ", comme une " marque de fabrique ".

Un désastre pour ce " grand communicant ".

Un bénéfice pour la démocratie, ou ce qu’il en reste

Le fait également de voir une opposition ressoudée sur des questions de principe qui font, quoi qu’en disent et pratiquent certains, le cœur même de la République – exemplarité, devoir de transparence, probité des agents de la Fonction Publique et de leurs représentants - et la formation de cette « Commission d’enquête » – alors que la majorité avait déjà balayé de son revers de main coutumier cette possibilité - redonnent quand même un peu d’espoir dans cette démocratie qui semblait chaque jour s’enfoncer de plus en plus dans l’autoritarisme et " le fait du prince ".

Il existe malgré tout encore quelques mécanismes de contrôle et de sauvegarde qui semblent fonctionner - cette « Commission d’enquête » en est la preuve - et le point positif dans cette affaire est sans doute à chercher .

Autre sujet de satisfaction - et pas des moindres -, la réaction de « la presse » dans son ensemble qui relaie l’affaire et ce, quel que soit son bord.

On a longuement constaté la compromission quasi généralisée de la presse " mainstream " française, qui a porté Macron au pouvoir et qui depuis plus d’un an désormais, lui déroulait " le tapis rouge ".

Il faut bien constater aujourd’hui qu’avec cette affaire, la donne a changé : le ton n’est plus le même. La " lune de miel " semble bel et bien terminée ; de BFMTV à " Valeurs Actuelles ", en passant par " Libé " ou " LCI ", tous ceux qui hier encensaient le président et son style, le " golden boy " de l’Élysée, sont désormais attentifs aux développement de " l’affaire " et sont passés en mode « emballement médiatique maximum ».

Au-delà de ce constat, c’est bien parce que ce « quatrième pouvoir » a repris en mains ses prérogatives, que l’exécutif n’a désormais plus le choix : comme de Rugy qui a dû plier devant la pression médiatique, le président doit s’exprimer dans les prochains jours, avant que tout ceci ne devienne incontrôlable.

Retour de bâton – " Instant Karma Justice ", comme ils disent

Dernier point, et nous en resterons là, c’est quand même la gestion de l’affaire par la " France Insoumise ". Arrêtons de nous voiler la face : le timing était parfait et cette affaire était sans doute " sous le coude " depuis un bon moment. Depuis début mai, en fait, rappelons-nous que les faits furent filmés par un militant FI et brusquement « sortis » dans l’édition du " Monde " du 18 juillet dernier.

Mais là aussi, c’est " de bonne guerre " : on peut hurler " au loup ", faire même des parallèles avec " l’affaire Fillon ", toujours est-il que comme le disait mon vieil ami Africain, « quand on grimpe au cocotier, il vaut mieux s’assurer qu’on a le derrière propre ».

La morgue de LREM, le verrouillage de l’Assemblé nationale par une majorité de " députés godillots ", ainsi que le mépris constant et renouvelé du président " des ultra riches " pour le peuple, toute cette accumulation trouve ici magiquement son dénouement dans un espèce de " retour de karma " absolument magnifique.

L’image bien lisse et " donneuse de leçons " de « La République En Marche » a désormais volé officiellement en éclats et il faudra attentivement scruter la réaction des français : resteront-ils sagement dans la torpeur estivale, " post coupe du monde ", qui semble les caractériser… ou bien demanderont-ils des comptes à ce gouvernement ?

Les paris sont ouverts…

Elric Menescire

AgoraVox