" Accord de performance collective " : le sentiment de " trahison " des salariés de Derichebourg

, par  DMigneau , popularité : 0%

" Accord de performance collective " : le sentiment de " trahison " des salariés de Derichebourg

Le 12 juin dernier, la direction de Derichebourg Aéronautics Services, un sous traitant d’Airbus basée à Blagnac, près de Toulouse a conclu avec le syndicat Force ouvrière un accord de performance collective (APC) - Alain Pitton / NurPhoto / NurPhoto via AFP

" L’accord de performance collective " signé chez " Derichebourg ", un sous-traitant d’ " Airbus ", prévoyant une baisse des salaires, ne passe pas. 163 salariés l’ont refusé et vont être licenciés pour " cause réelle et sérieuse ". De quoi créer un malaise chez les salariés partants, comme ceux restants dans l’entreprise.

Emilie Destin le dit sans ambiguïté : elle se sent trahie.

" Il y a la question financière bien sûr, avec la baisse de salaire. Mais il y a aussi de l’écœurement. La manière dont la direction s’est comportée. C’est pour tout ça que j’ai préféré partir ! ", dénonce-t-elle.

Le 12 juin dernier, la direction de " Derichebourg Aéronautics Services ", un sous traitant d’ " Airbus " basée à Blagnac, près de Toulouse, a conclu avec le syndicat majoritaire " Force ouvrière " un « accord de performance collective » (APC).

Accord qui prévoit, en échange d’une baisse de salaires via la suppression de primes de repas et de transport, un maintien de l’emploi au moins jusqu’en 2022.

Une décision motivée selon la direction par l’impact de la crise économique déclenchée par la pandémie de " coronavirus ".

Le 14 juillet, interrogé sur ces accords de réduction salariale rendu possible par la réforme du code du travail en 2017, Emmanuel Macron s’était félicité de ce " dialogue social (…) pour notre pays. Je préfère au maximum qu’il y ait des salaires qu’on accepte de baisser momentanément, plutôt que des licenciements… Parce qu’on met, parfois, des années à retrouver de l’emploi. "

163 SALARIÉS REFUSENT UNE BAISSE DE SALAIRES

Un avis loin d’être partagé dans les environs de Toulouse. Sur les 1 583 salariés de l’entreprise " Derichebourg ", 163 ont refusé d’adhérer à cet accord. Un refus ouvrant la voie à leur licenciement pour " cause réelle et sérieuse ".

" J’ai reçu la notification de l’accord le 13 juillet , se souvient Emilie. Il m’a fallu près de trois semaines de réflexion pour aboutir à ma décision. J’ai ensuite été convoquée à un entretien préalable de licenciement. "

Arrivée dans l’entreprise comme intérimaire en 2015, elle signe son CDI en avril 2017, une aubaine après 10 ans d’intérim en tant que " câbleuse ". À 36 ans, elle venait tout juste d’endosser un nouveau rôle dans la société, celui de " déléguée du personnel ".

Las, la direction de l’entreprise ne lui aura pas laissé le temps d’expérimenter cette nouvelle fonction. Les concessions réclamées étant trop importantes selon elle :

" Je suis actuellement à 1 800 euros par mois. Je devais passer contrôleuse et gagner un peu plus, autour des 2 000 euros, en raison d’un problème physique.

A cause des rendements qu’on a eu l’année dernière, j’ai développé une tendinite au bras droit, celui avec lequel je travaille le plus. Mais ça c’était avant le confinement.

Là, avec cet accord, je suis censé perdre 300 euros et donc me retrouver 1 500 euros. J’habite à un peu plus d’une heure du travail. Ça me coûte près de 300 euros par mois. Donc, en fin de compte, je me serais retrouvée à travailler pour 1 200 euros par mois… Ça n’aurait pas de sens ".

Une décision difficile à prendre. Voire impossible pour certains.

Elle, a pour elle l’avantage de " la jeunesse " et quelques économies de côté contrairement à certains de ses collègues, " qui approchent des cinquante ans et qui même s’ils vont se retrouver dans des difficultés financières, ont trop peur ne pas retrouver de travail ".

DES SALARIÉS QUI SE SENTENT " TRAHIS PAR LEUR ENTREPRISE "

Ce qui ne les empêche de se sentir eux aussi " trahis par leur entreprise ", avance Laurent Calvet, secrétaire national " Unsa Aérien " et élu au CSE de " Dericherbourg Aeronautics Services ".

Pour lui, " la crise n’a été qu’un prétexte pour la direction. Nous avons appris qu’elle voulait lancer les discussions sur un accord courant mai, quelques jours avant le déconfinement. Et sans même attendre les annonces du gouvernement. Et dès la première réunion, on nous a annoncé qu’il n’y avait que l’APC comme horizon, sinon ils seraient obligés de supprimer 700 emplois. Du chantage ! ", s’offusque-t-il.

Selon le syndicat FO, dans un tract publié le 12 juin, face à " une chute brutale du chiffre d’affaire de plus de 50 % " et avec des prévisions pessimistes anticipant " un déficit de près de 6 M " pour l’entreprise, cet accord était la seule solution " pour garantir nos emplois ".

Un argument que rejette vivement Laurent Calvet : " La situation financière permettait à l’entreprise de tenir jusqu’à la fin de l’année. Quant au groupe, il est solide. La preuve, pour le dernier semestre, nous avons versé à l’actionnaire 22 millions d’euros de dividendes ! "

La colère d’une partie des salariés vient également du choix de la direction de privilégier l’APC au « plan de sauvegarde de l’emploi » (PSE).

" Un PSE bien calibré aurait permis aux salariés de partir dans des conditions dignes, avec notamment la possibilité de toucher un chômage à taux plein. Là, avec l’APC, ce sera 57 % du salaire brut ", analyse le représentant de l’UNSA.

Autre point de discorde, l’accord " est d’une durée illimitée. Il aurait pu être limité à un ou deux ans mais ce n’est pas le cas. Quant à la promesse de ne pas procéder à des licenciements jusqu’en 2022, elles sont conditionnées au maintien du dispositif de chômage partiel par le gouvernement et l’absence de nouvelle crise. Ce qui leur laisse une porte grande ouverte… ".

Autant d’éléments qui le rendent " pessimiste " pour la suite.

Pour Emilie Destin, si son licenciement n’a pas encore été acté – la procédure doit passer par la DIRECCTE en sa qualité de " déléguée du personnel " – elle, préfère déjà regarder vers l’avenir : « J’ai deux pistes. Soit faire du secrétariat médical ou bien faire une formation pour devenir " conseillère en insertion professionnel ". C’est un métier qui a du sens. Et qui risque d’être de plus en plus utile ! »

Bruno RIETH

Marianne