À conscience unique : une république athénienne, sans ses métèques

, par  DMigneau , popularité : 0%

À conscience unique : une république athénienne, sans ses métèques

En parlant de " fatwa ", M. Darmanin a fait la preuve de son ignorance abyssale de ce qui touche à l’islam, dont il aime toutefois l’invocation pour donner un tour martial à son discours. Il ne s’agit pas seulement, à la façon de M. Trump, d’ériger l’ignorance et le mensonge au statut de vérité, mais surtout d’actionner sans le dire tout un halo de connotations péjoratives et guerrières, qui ouvrent la porte à la ségrégation et à la discrimination.

En parlant de " fatwa ", M. Darmanin a fait la preuve de son ignorance abyssale de ce qui touche à « l’islam », dont il aime toutefois l’invocation pour donner un tour martial à son discours. Mais le mal est bien plus profond encore. Cet usage détourné d’un mot dont la signification exacte – opinion religieuse non contraignante – n’intéresse personne, alors que ses connotations stigmatisantes – diktat intégriste, condamnation islamique à mort – opèrent à plein, traduit à la perfection la manière dont la « République » d’aujourd’hui (héritière de celle d’hier) traite la présence de musulmans sur son territoire.

Il ne s’agit pas seulement, à la façon de M. Trump, d’ériger l’ignorance et le mensonge au statut de " vérité ", mais encore et surtout d’actionner sans le dire tout un halo de connotations péjoratives, conflictuelles, guerrières, qui ouvrent la porte à la ségrégation et à la discrimination.

La comparaison avec le " Trumpisme " ne s’arrête pas là.

« L’islamophobie » a tout à voir avec le " suprémacisme blanc " que l’on se plaît tant à dénoncer chez notre " Oncle d’Amérique ".

Elle a tout à voir avec les murs de la honte, à la frontière mexicaine ou dans les territoires palestiniens.

Elle a tout à voir avec la brutalité qui est à l’origine de " Black Lives Matter. " Et elle n’a rien à envier à la fatalité sanitaire qui accable davantage les communautés des quartiers et banlieues paupérisées.

Quoiqu’on puisse lire et entendre ici ou là, « l’islamophobie » gangrène l’esprit républicain, sous peine de " scier la branche " sur laquelle nous sommes assis. Il faut le dire sans ambages, atermoiements et faux-semblants : les libertés de conscience et d’expression sont les libertés de toutes les consciences et de toutes les expressions et pas seulement de celles qui nous plaisent.

Qu’un collectif se soit monté pour défendre ceux et celles qui font face à toutes sortes de discriminations patentes, indiscutables et documentées – allant du " délit de faciès " au licenciement professionnel, des tracasseries quotidiennes aux réglementations ciblées, du mépris social à la sanction judiciaire – ne devrait pas susciter l’ombre d’une discussion.

Quand une personne est " mise à pied " de son travail et déboutée par le « Conseil d’État » en raison d’une " note blanche " qui voit dans sa pratique de la prière un " indice de radicalisation ", il y a bien une dérive islamophobique qui fait peser sur une appartenance religieuse et sa pratique rituelle l’opprobre d’un préjugé de terrorisme.

« L’islamophobie » existe, tout comme « l’antisémitisme » et le « négationnisme ». La question de savoir s’il convient de la pénaliser se pose, pour cette forme de haine comme pour les autres. Il n’est pas sûr que " le tout législatif " , obsession française, soit toujours la panacée.

On peut même profondément douter de son efficacité. Mais " en même temps ", ce qui vaut pour les uns vaut pour les autres. Il est sidérant de revendiquer la condamnation de M. Sefrioui pour « antisémitisme » si l’on ne poursuit pas en même temps M. Zemmour pour « islamophobie ». Il faut mesurer la montagne de ressentiment et d’amertume que suscite cette forme de " deux poids, deux mesures ".

Contrairement à ce que semble dire M. Bellamy, l’accusation « d’islamophobie » ne signe pas le retour à la loi sur le blasphème. Tout au contraire : la lutte contre « l’islamophobie » fait partie, au même titre que la lutte contre toutes les formes de discrimination, de l’héritage " voltairien ".

« L’islamophobie », c’est - avec d’autres formes de haine - le retour à la discrimination sur la base de la religion et, sous couvert de celle-ci, sur la base de la race.

La lutte contre « l’islamophobie » a toute sa place en France, au même titre que la lutte contre « l’antisémitisme » et le « négationnisme ».

Refuser « l’islamophobie », ce n’est pas instaurer la censure et l’interdiction du blasphème, c’est - au contraire - éduquer au respect d’autrui, y compris dans sa liberté de conscience et d’expression.

Entre autre problème, on citera la mise au ban de la nuance et de la pondération.

C’est ainsi que M. Zemmour préfère, dans le manichéisme paroxystique qui lui est si caractéristique, la substitution, à la nuance revendiquée par M. Chevènement (dénoncée comme une " capitulation "), l’établissement de vérités monochromes, qui n’ont de vérité que l’aplomb poujadiste avec lequel elles nous sont assénées.

En fait de nuance, reconnaissons à ceux qui le souhaitent le droit de s’émouvoir de caricatures blasphématoires. Cette émotion et son expression ne reviennent pas à inciter à la violence et à la haine.

En revanche, appeler à l’usage de moyens contraires au droit pour se faire justice est illégal et condamnable de ce fait. Le problème, c’est que - de toute évidence - l’émotion des uns n’a pas la même vertu que l’émotion des autres. Il y a des émotions légitimes, des émotions tolérées et des émotions intolérables.

De la même façon que la liberté de conscience et d’expression s’applique sélectivement.

Pourtant, il est parfaitement légitime de se demander au nom de quoi « l’antisémitisme » ou le « négationnisme » sont pénalisables et non « l’islamophobie ».

Ce que le souci des nuances et des contrastes nous permet de voir, c’est l’asymétrie des interdits et des censures : la « conscience dominante » ne s’arrête pas au seuil de la conscience de ceux qui n’y souscrivent pas, mais prétend s’immiscer en elle et lui imposer ce qu’il est bon de penser et de dire.

Les libertés de conscience et d’expression sont absolues et la censure n’a pas lieu d’être.

Ni " l’autocensure ".

Est-ce une raison pour ne pas tenir compte des sensibilités d’autrui ?

Que dirait-on, en Israël, de caricatures montrant un rescapé de « la Shoah » en train de déféquer sur le dôme du Rocher ?

Et que dirait-on, en France, de " la Une " d’un journal faisant l’apologie de la pédophilie ?

La loi est explicite sur les libertés de conscience et d’expression, mais aussi sur le caractère condamnable de l’incitation à la haine, au crime et à toute atteinte à " l’ordre public ". En matière de droits et de libertés, c’est à une pondération qu’il convient de procéder.

Va-t-on exiger des écoles catholiques qu’elles enseignent " La Tentation du Christ " ?

On nous rabâche les « valeurs républicaines », dont on ne sait ce qu’elles sont, dont on conteste systématiquement la teneur, sinon quand on les considère comme " bafouées par l’islam ".

Le refus d’une poignée de main, au nom d’une conscience religieuse, peut conduire à un refus de naturalisation, en Allemagne, ou à une amende et des " dommages et intérêts ", en France.

Cela vaudrait-il pour un obsédé de la contagion bactérienne par voie tactile ou cela ne s’impose-t-il que pour les musulmans ?

En quoi la poignée de main s’apparenterait-elle à une conscience républicaine et non à une coutume germanique ou gauloise ?

Les libertés de conscience et d’expression se transforment en une hégémonie d’une conscience et d’une expression sur les autres.

Lesdites " valeurs républicaines " ont une fâcheuse tendance à se montrer sélectives :

- refus de rapatrier les enfants français et leurs mères françaises emprisonnées dans les camps syriens où prévaut l’arbitraire ;

- maintien en résidence surveillée de personnes sous le coup de mesures d’expulsion inapplicables pour une durée indéfiniment renouvelable ;

- fermeture de mosquées et d’associations dont on récuse les libertés de conscience et d’expression.

La « République » et ses valeurs sont à " conscience unique ". Ce que souhaite la nouvelle idéologie d’Etat, ce qu’on appelle parfois la " nouvelle laïcité ", ce n’est pas la neutralité de l’administration et des pouvoirs publics, mais l’éviction et l’effacement de toute manifestation d’appartenance religieuse.

Sauf que, bien évidemment, cela ne vaut qu’à sens unique, à l’endroit de « l’islam », sommé de s’effacer, alors que la " Manif pour tous " ne rencontre guère d’embûches sur son chemin réactionnaire.

Notre « République » est à conscience unique, donc, et sans ses métèques.

Baudouin DUPRET

MediaPart