A Beyrouth, entre les décombres, la colère prend la relève

, par  DMigneau , popularité : 0%

A Beyrouth, entre les décombres, la colère prend la relève

Le drapeau du Liban enseveli sous des morceaux de verre brisé. - Leyana Gebrayel

Après les explosions du mardi 4 août, les Libanais sont au chevet de leur capitale. Nettoyage des rues, aide aux victimes… et mobilisations en vue. La classe politique libanaise est dans le collimateur de plusieurs mouvements protestataires, qui entendent bien la renouveler dans sa totalité.

Ni bulldozers, ni éboueurs dans les rues. Seulement des hommes et femmes masqués qui s’activent, retirant les décombres. Le tissu " anti pandémie " cache les visages de simples citoyens venus porter secours à Beyrouth, la ville " à la gloire de cendres " de Fayrouz.

Les paroles de la chanteuse libanaise ne se seront jamais aussi tristement incarnées.

En ce lendemain d’explosion, Leyana Gebrayel, 25 ans, parmi les premières à exprimer sa colère dans les rues depuis le déclenchement d’un vaste mouvement de protestation contre le pouvoir le 17 octobre dernier, n’a pas dormi de la nuit.

" J’ai reçu des messages m’informant que des familles et des personnes âgées étaient encore bloquées dans leurs maisons. Impossible pour eux de sortir et ils n’ont ni eau ni nourriture. Je ne pouvais pas rester sans rien faire ! ", tempête-t-elle.

Elle qui campait dans ces rues, s’y couchait entre deux jours de manifestation et y criait sa colère, revient pour les nettoyer.

L’avenir ?

" Je ne peux pas y penser maintenant ", dit-t-elle en étouffant un rire.

" Il faudrait aller virer les politiciens de leurs maisons. Même avec violence, je m’en fiche. Parce qu’on ne les voit pas dans la rue ! Ils sont  ? Il est où l’État, ils sont où Sukleen [société qui assurait la collecte des déchets ménagers à Beyrouth et au Mont-Liban, NDLR] ? Nous on les remplace, on peut vivre sans eux. Alors ils n’ont plus qu’à partir. "

La jeune manifestante Leyana Gebrayel est descendue dès sept heures du matin au port de Beyrouth pour aider les personnes sinistrées. / Leyana Gebrayel

Les révoltés du 17 octobre, souvent jeunes pour les plus assidus, ont vu leurs derniers espoirs soufflés par l’explosion.

" Entre le virus, la crise économique, le dollar qui dévisse, l’eau, l’électricité et maintenant ça… Beaucoup d’amis se sont retirés des groupes de contestation. Certains ont quitté le pays ", soupire Leyana Gebrayel, résignée.

Elle avait pourtant retrouvé espoir : sa dernière réussite, c’était ce job qu’elle avait décroché dans une société immobilière, située à Mar Mikhael… un quartier collé au port de Beyrouth. " Le bureau est complètement détruit. Je suis partie du travail cinq minutes avant l’explosion. Si j’étais restée je serais probablement morte […] maintenant, je prie pour que la révolution revienne. "

Priorité au dégagisme

Si les jeunes générations libanaises sont les porte-voix du ras-le-bol libanais depuis le 17 octobre dernier, ils peuvent également compter sur le soutien de certains aînés : ceux qui, comme Mona Fayad, ont créé des mouvements intellectuels indépendants en marge des politiciens.

" On ne veut plus des partis traditionnels. C’est bien simple, on veut un gouvernement de transition indépendant avec zéro politicien ! Zéro ! " assène cette universitaire retraitée.

Sa voix, d’abord calme, s’émeut lorsqu’elle repense au spectacle de l’horreur du 4 août.

" Je ne veux plus revenir là-dessus. L’important, c’est ce qu’on a en face. Le Liban est un pays occupé. Il ne peut se libérer sans la chute du Hezbollah et de ses armes, je le dis clairement. "

Pour elle, la milice chiite telle qu’elle existe aujourd’hui, tenant tout le Sud-Liban et surjouant sa rivalité avec Israël, bloque l’avenir du pays entier.

Sa " Haraka al-moubadara l-wataniyya " (mouvement de l’alternative nationale en arabe) regroupe des universitaires, des journalistes, des simples manifestants et même quelques politiciens.

Contradiction ?

" Absolument pas ! ", rétorque Mona Fayad.

" Il y a des gens bien partout. Nous sommes proches, par exemple, de Marwan Hamadé ". Soit le seul député libanais qui ait décidé de démissionner le soir même des explosions meurtrières, sous les félicitations des « réseaux sociaux » et des présentateurs de plusieurs télévisions libanaises.

Militaires et universitaires

Mouvements intellectuels, jeunes manifestants mais aussi anciens militaires : les groupes contestataires de la politique libanaise classique forment une nébuleuse dont la rage a collectivement éclaté.

« On lance l’opération " samedi de la colère " dès ce 8 août. On commencera sur la place des Martyrs à quatorze heures, et on ne partira pas tant que toutes les autorités n’auront pas démissionné. C’est simple », lance, Georges Nader, fondateur du " Groupement des militaires retraités ".

L’ex-général, manifestant de la première heure, ne prend plus de gants : il exige un gouvernement de transition débarrassé de tout parti politique, ainsi que de nouvelles élections anticipées du Parlement libanais.

" Ils sont tous responsables. Tous ! " tonne-t-il d’une voix émue, déformée par la colère.

" Les autorités politiques, militaires, judiciaires, les responsables du port de Beyrouth, les douanes, les transports... Kel wahad menoun ! " – " Chacun d’entre eux ", répète-t-il en arabe.

Et de lancer, en forme de boutade : " Ils ne démissionneront que par la force et la pression de la rue. On n’a pas le choix : soit on va réussir, soit on va réussir. "

L’ancien officier l’assure : les militants seront nombreux. Pas moins de 2 000 anciens militaires, affiliés à son groupement créé en mars 2017. S’y ajouteront les citoyens libanais qui se grefferont sûrement à la mobilisation.

Un avenir sans visage

Quant aux aides internationales promises notamment par Emmanuel Macron, Georges Nader est formel : " Elles doivent être conditionnées par la démission du gouvernement de criminels qu’on a aujourd’hui. "

Si Mona Fayad abonde en ce sens, elle prévient cependant : les remplaçants du gouvernement actuel devraient ne dépendre d’aucun pays voisin, sans quoi " c’est la mort du Liban assurée. Il faut un Liban souverain. "

" Macron tu aides. Macron tu gères. Pas d’argent au gouvernement libanais ", écrit sur un débris dans les rues de Beyrouth. / (Photo Leyana Gebrayel)

D’autres attendent que l’on passe effectivement à l’action.

" Il est facile de dire qu’on veut un nouveau régime, la fin du confessionnalisme politique… Mais après, les Libanais deviennent plus frileux quand il s’agit de passer à l’action ", estime Lokman Slim, un éditeur beyrouthin indépendant, " chiite mais intellectuellement athée " comme il aime à se présenter.

" Nous sommes bloqués dans ces identités meurtrières, ici. Je préfère me fier à la spontanéité de mouvements apolitiques, déstructurés… et violents aussi, parfois. Mais c’est comme ça. Il ne faut pas avoir honte d’être radical et intolérant quand c’est nécessaire. "

L’après " Beyrouth-shima ", selon l’expression adoptée par de nombreux Libanais " n’a pas de visage. Et peut-être qu’elle ne doit pas en avoir ", poursuit Lokman Slim.

" Il ne faut pas se donner une image respectable quand tout s’effondre. "

À quoi bon, si l’on ne se sent pas respecté ? Les Libanais l’ont bien compris et, dès les prochains jours, " le sang continuera de couler ", prévient Georges Nader d’un ton grave. Beyrouth, muse de Fayrouz et âme d’un pays meurtri, promet de continuer à verser ses larmes de colère.

Raphaël Abd El Nour

Marianne