4/4.Choses vues et enjeu international du Xinjiang

, par  DMigneau , popularité : 65%

4/4. Choses vues et enjeu international du Xinjiang

Voyage en Chine musulmane

Le gouvernement chinois observe un de ses flancs, une région frontalière avec 8 pays, dont 2 pays musulmans. On sait que l’islamisme radical a été attisé par les USA et par l’OTAN à la suite de l’attentat contre deux tours à New-York le 11 septembre 2001.

Depuis, les bombes ne cessent de pleuvoir sur le monde arabe, sauf bien sûr sur les pires dictatures esclavagistes et misogynes comme le Qatar et l’Arabie Saoudite, considérées comme des pays amis par les dirigeants de « La plus grande démocratie du monde » et du « Pays des Droits de l’homme ». On évalue à 7000 ou 8 000, dont 2 500 à 3 000 combattants, le nombre d’Ouïghours qui ont rejoint la Syrie avec la complicité du gouvernement turc.

Là, les Ouïghours, dont des enfants, apprennent l’art de la guerre, ou plutôt : du terrorisme.

La Chine est un patchwork : 56 « ethnies » (souvent appelées « nationalités ») dont 53 ont leur propre langue, 21 possèdent leur propre écriture. La tentation de ceux qui voudraient la voir rétrograder dans les malheurs de naguère est de la déchirer aux jointures.

Comment freiner la Chine ?

Les barrières de toutes sortes dans la compétition économique et les échanges commerciaux n’ont pas été efficaces. L’option militaire pourrait s’avérer mortelle pour qui s’y risquerait. Reste la guerre médiatique. Elle bat son plein. Elle vise à conditionner l’opinion mondiale pour qu’elle condamne toute réaction de la Chine en cas de remise en cause de son intégrité territoriale.

Je suis parti au Xinjiang avec le même bagage médiatique que celui que j’avais emporté au Tibet en 2010 (1) : la langue et la culture sont anéanties, les minorités opprimées, la religion interdite ou réprimée. Ajoutons dans la besace des défauts : l’exploitation inhumaine des ouvriers et le mépris de « Dame nature ».

Et j’ai vu au Tibet (1) le tibétain enseigné (première langue jusqu’à l’Université) à un peuple, hier analphabète à 95 %, car exclu des rares écoles, les coutumes respectées, la religion omniprésente (trop à mon goût), les sacs plastiques bannis du territoire, la profusion de réchauds solaires pour le thé, les Tibétains bénéficiant de conditions de vie, d’hygiène et de travail (35 h par semaine) qui firent pratiquement doubler leur espérance de vie depuis la fuite du dalaï lama.

Paradis ?

Non, un morceau de la Chine avec tous les défauts qu’on connaît et ceux qu’on peut inventer pour faire bon poids. Mais aussi avec un espoir et un mieux-être nés de la chute d’une théocratie barbare et arriérée.

Sans trop d’imagination, les médias atlantistes européens collent sur le Xinjiang leurs « éléments de langage » conçus pour le Tibet. Et c’est pourquoi 40 journalistes de 20 nationalités ont été conviés à venir voir ce qu’il en est.

En a-t-on visité, à marche forcé, des usines ! Là on coud des gants, là des parkas, là des joggings, là et là on tisse des tapis, là on fabrique des éoliennes, là des habits en poils de chameaux, là de la poterie.

Et voici des spectacles de danses et des récitals de chants et de musiques avec des instruments traditionnels.

Et voici le musée où on les expose, et un atelier où on les fabrique.

Et, entrons dans une cité d’artistes où nous sont montrées leurs productions, parfois en cours d’exécution.

Et voici comment, à partir de fers chauffés à blanc et martelés devant les journalistes, on façonne des couteaux qui sont des œuvres d’art traditionnel.

Et attardons-nous au milieu de kilomètres de serres d’un genre particulier : tout un versant est un remblai fait pour résister au vent.

Et encore : une école musulmane où des jeunes gens passent leur temps à apprendre le Coran (ce n’est pas ce que j’ai aimé le plus).

Et aussi un collège où les classes réunissent filles et garçons Ouighours et autres ethnies qui apprennent ici à se connaître, à se comprendre et plus si affinités.

Et voici une autre école où des élèves étudient l’électronique. Deux jeunes nous font une démonstration de leur savoir-faire en actionnant dans un espace clos des robots qu’ils ont créés, qui jouent au foot et qui marquent des buts ! Un autre a inventé une maquette d’avion à décollage vertical et il l’a fait voler. Tous ces élèves ont 16 ans.

Et voici un industriel ouïghour qui a monté une chaîne de fast-food à la MacDo, mais sans porc et sans Coca (voir sur le site : http://www.albaik.com/ar en ouïghour, mais traduisible en anglais).

Et voici, en fin de construction, une réussite architecturale : l’impressionnante gare de TGV d’Urumqi qui va réduire de plus de moitié le temps de trajet entre Pékin et la capitale du Xinjiang.

Quel besoin d’investir autant ici ? La réponse s’appelle « Route de la soie » et j’en dirai un mot plus loin.

Quoi d’autre ?

De vieux villages réhabilités. La propagande de chez nous parle d’expropriations, de démolitions de l’habitat traditionnel. J’avais entendu ça pour les hutongs de Pékin. Il est vrai que les taudis sont une partie de la mémoire des villes et des campagnes, qu’il faut ne pas les traiter à coups de bulldozers aveugles, qu’il faut en conserver pour que perdure l’âme des lieux.

Lors de mon premier voyage en Chine, j’avais aimé me promener et dîner dans un restaurant d’un hutong. Mais je défie ceux qui exigent le statu quo d’aller vivre là-dedans quand se construisent à côté des maisons dans le style traditionnel, mais plus grandes, avec l’eau courante, un frigo, un écran télé plat.

Quoi d’autre ?

Une école de danse où des dizaines de jeunes filles, en justaucorps, font des exercices à la barre. On rentre dans la salle, on regarde en souhaitant ardemment à ces adolescentes ouïghoures que les missionnaires, revenant de s’instruire chez Daesh, soient mis dans l’impossibilité d’imposer leur loi.

C’est sans doute ce que je n’oublierai jamais : ces jeunes filles gracieuses, libres d’exhiber leur corps et qui seront demain mariées de force, enfouies sous une burqa avec interdiction d’écouter de la musique si le gouvernement chinois venait à ne plus être en mesure de fixer les limites des droits des religions, comme nous le faisons en France depuis la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

A titre d’exemple, l’article 31 de cette loi prévoit que les réunions pour la célébration d’un culte restent placées sous la surveillance des autorités dans l’intérêt de l’ordre public. Des peines de prison seront prononcées en cas de menaces contre des individus pour les obliger à l’exercice d’un culte (ou pour les empêcher de l’exercer).

L’Article 35 a une portée plus générale et fixe sans équivoque la primauté de la loi sur la foi (alors essentiellement catholique) : « Si un discours prononcé ou un écrit affiché ou distribué publiquement dans les lieux où s’exerce le culte, contient une provocation directe à résister à l’exécution des lois ou aux actes légaux de l’autorité publique, ou s’il tend à soulever ou à armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre du culte qui s’en sera rendu coupable sera puni d’un emprisonnement de trois mois à deux ans, sans préjudice des peines de la complicité, dans le cas où la provocation aurait été suivie d’une sédition, révolte ou guerre civile ».

Cette loi n’a pas été le fruit de discussions aimables entre Rome (le Vatican) et Paris, mais d’une lutte acharnée. Les Ursula Gauthier de l’époque y dénonçaient quelque chose comme un « écrasement sans merci de la religion catholique ».

Aujourd’hui, qui ne voit que la laïcité est un ciment par lequel la France connaît une cohabitation pacifique des croyances ? Tout manquement à ses règles, tout refus de les appliquer, toute prétention de placer une religion au-dessus de la loi de la République apportent la violence qui peut prendre la forme du terrorisme.

Terrorisme ?

Le terrorisme n’existe pas pour Ursula Gauthier dans son article qui lui a valu d’être invitée à quitter la Chine. Relisons-là : « Le hic, c’est que de nombreux experts doutent que l’ETIM [Eastern Turkistan Islamic Movement (ETIM) mouvement terroriste ouïgour. Note de MV] soit ce groupe cohérent et dangereux décrit par la Chine. Certains vont même jusqu’à douter de son existence. Après les attentats du 11 septembre, George Bush, désireux par dessus tout de nouer une alliance avec Pékin, avait accepté d’inscrire l’ETIM sur sa liste des organisations terroristes. Aujourd’hui, il ne figure plus sur cette liste ».

En vérité, l’ETIM fait toujours partie des organisations terroristes reconnues par l’ONU, aux côtés de l’ISIS et d’Al Nusra. Voir le document de l’ONU de juin 2016 (« Consolidated United Nations Security Council Sanctions List ») qui donne la liste officielle des organisations reconnues terroristes par l’ONU et où figure L’ETIM (P 118 /148, cote QDe.088).

https://www.un.org/sc/suborg/sites/www.un.org.sc.suborg/files/consolidated.pdf

Le groupe des 40 journalistes invités à voir le contraire de ce que d’autres ont vu (ou plus vraisemblablement : ont lu et répété) a été rapidement scindé en deux ; l’un allant vers le nord, l’autre vers le sud de la région.

Nous étions donc 20 dans mon groupe, transportés par 3 minibus à moitié vides (un bus plus grand aurait fait l’affaire). Cette dissémination, le fait que notre petit convoi soit souvent précédé d’une voiture et suivi d’une autre, soit 5 véhicules (dont tous avaient une particularité : les plaques minéralogiques étaient masquées) trahissaient un besoin de précaution, un souci discret - car jamais dit - d’assurer la sécurité des journalistes.

Les plaques minéralogiques masquées ?

Mon interprète m’affirme sans rire qu’on peut ainsi, dans les villes griller les feux rouges sans être verbalisés. Je n’insiste pas. Je n’ai pas demandé pourquoi la circulation était interdite par des policiers sur la portion de contre-allées devant le restaurant où nous avons déjeuné plusieurs fois. Il suffit de lever les yeux pour repérer des caméras de surveillance en haut des murs ou sur les toits (on se croirait en France). Nul besoin de passer des années dans un pays pour sentir un climat de tension que notre presse nie et que les Chinois ne veulent apparemment pas surmédiatiser.

Depuis 2008, les intégristes musulmans ouïghours ont commis 4 attentats qui ont tué une centaine de personnes : policiers, touristes et promeneurs, voyageurs, travailleurs… Les USA financent plusieurs programmes en direction du Xinjiang, via la National Endowment for Democracy (NED) dont j’ai apporté la preuve qu’elle est un paravent de la CIA (2). Et une radio états-unienne, " Radio Free Asian ", directement financée par le congrès US, arrose cette région (en langue ouïghoure).

Tiens, pourquoi ?

Une autre question est de savoir si la paix civile sera toujours préservée dans cette région, si le terrorisme sera maté comme on veut qu’il le soit chez nous. A moins que le combat mené en France contre ce que les Chinois appellent « Les trois fléaux » : le séparatisme, l’extrémisme (religieux) et le terrorisme, soit condamnable à Pékin et légitime à Paris avec recours à l’état d’urgence et liquidation physique de tous les terroristes qui passent à l’acte.

N’importe quel observateur de bonne foi peut comprendre que, contrairement à d’autres pays, la Chine, sauf à céder à des pulsions irraisonnées et si peu politiques, n’a aucun intérêt à développer dans cette région sensible une politique visant à brimer la population, à s’en prendre à sa culture et à la religion. C’est le contraire qu’elle doit faire et qu’elle fait.

Enfin, il faut savoir (sinon on ne comprend rien à la situation au Xinjiang), que la Chine est engagée dans de gigantesques travaux de construction d’une « Route de la Soie terrestre et maritime du 21eme siècle » (3) qui reliera la Chine à l’Asie continentale, à la Russie, à l’Europe et à l’Afrique.

Deux cercles dessinés valant mieux qu’un long discours, j’ai entouré sur la carte ci-dessous les villes d’Urumqi et de Kashgar au Xinjiang. De là part un projet que certains qualifient de début de la « désaméricanisation » du monde.

Maxime VIVAS

Notes :

(1) Voir mon livre « Dalaï lama pas si zen » Editions Max Milo, 2011. Les droits du livre ont été achetés par des éditeurs chinois, états-unien et italien et il a été traduit en 6 langues.

(2) Voir mon livre « La face cachée de Reporters sans frontières », Editions Aden, 2007, traduit en espagnol.

Le Grand Soir