11 novembre 1918

, par  DMigneau , popularité : 66%

11 novembre 1918

De moins en moins nombreux sont les enfants des poilus de 14-18. Je ne sais si ceux-ci ont laissé des témoignages de la tragédie qu’ont vécue leurs parents, morts ou survivants. Pour ma part, happé par les événements qui ont marqué ma jeunesse, puis par une vie professionnelle de rattrapage, je n’ai rien dit ou écrit de tout cela. J’ai juste exprimé ma haine de la guerre à la naissance de mon tout premier fils. C’était en 1961, et tenant au creux de mes deux mains cette petite merveille, j’ai réalisé l’horreur que représentait le fait que des pères pouvaient envoyer leurs enfants au casse-pipe pour régler leurs problèmes avec les pères adverses. Un Œdipe inversé ?

Bouleversé, me vint alors une histoire qui tentait de dénoncer ce scandale. Il s’agissait pour moi de tuer à mon tour mais « pour semblant » un gamin allemand comme ceux que j’ai vu en 44, déguisé en soldat de la Wehrmacht, et de camper deux autres gamins, français ceux-là, qui en découvrent le drame et tentent de le comprendre, au péril de leur vie. Ce ne fut qu’en 2.000, grâce à mon premier ordinateur que je repris le manuscrit. « Le verger de Hespérides », une maison d’édition de Nancy, l’édite en 2016 sous le titre de « le secret de la chouette ». Ce roman dit aussi l’espoir d’une Europe unie.

Ce n’est donc que très longtemps après que je réalise ce que représente le fait d’être fils d’un survivant de l’enfer. Mon père était dragon et a participé à des chevauchées meurtrières. Je n’en ai eu aucun récit. Mon père était taiseux. Ce fut ma mère qui en évoqua le très peu que j’en sus. J’ai seulement vu une ou deux photos de ses remises de décorations, place Stanislas, à Nancy, je crois. Le poids d’être un survivant, d’avoir perdu les copains, doit être infiniment plus lourd à porter que celui des médailles.

Et puis j’avais un oncle maternel qui est tombé lors des toutes premières batailles mais qui s’en sortit en y laissant le bras gauche et l’œil droit. Il devint prêtre et curé d’un village lorrain, Badonviller, déclaré « martyr » pour les atrocités perpétrées par les troupes allemandes. Je passai une partie de ma prime jeunesse chez lui, en spectateur fasciné par les pièces de théâtres réalistes de tranchées et de peloton d’exécution de héros qui en mourant hurlaient « Vive la France ».

J’avais dix ans à la déclaration de la seconde guerre mondiale et il ne faut pas croire qu’à cet âge, un enfant est moins intelligent que les adultes. Mais c’est vrai que je ne comprenais pas. Pourquoi une telle excitation chez les grandes personnes, quasiment de la joie ? Comment peut-il se faire que des jeunes hommes se montrent si joyeux, comme pour des grandes vacances, dans leurs chenillettes toutes neuves, boulevard Emile Zola à Laxou, alors qu’ils partent à la guerre, c’est-à-dire pour tuer ou être tués ?

Mais quatre années de mon adolescence, cloué au sol par le fer des bottes nazies, j’ai appris à comprendre la folie des adultes. J’ai su ce qu’était l’humiliation, l’impuissance, la haine, la soif de vengeance. Je me suis retrouvé para et commando. Un très court passage par deux fois en Algérie me fit découvrit l’absurdité de notre « occupation » en ce si beau pays, le mépris dans lequel nous tenions des populations qui étaient chez elles et ne demandaient qu’à vivre dignement. La naissance de l’OAS mit définitivement fin à mon désir de servir la patrie par les armes. Aucune cause ne justifie la mort d’un être humain.

Ma vie professionnelle de psychologue clinicien m’offrit l’occasion de servir le plus honnêtement possible. Mais il y a tant d’autres métiers tout aussi honorables. La tâche la plus urgente pour les adultes d’aujourd’hui est de permettre à tous nos jeunes de pouvoir les exercer. Alors oui, il fera bon vivre, en bonne intelligence avec tous les autres, sans discrimination, et sans haine.

Cette attitude est sans doute un des enjeux des élections régionales. Prêcher et entretenir la haine de l’autre et le repli sur ces petits (ou gros) intérêts comme le prône le FN, ou chercher le moyens de permettre à tous les habitants d’une région à vivre dignement, tels, me semble-t-il seront les choix offerts qui détermineront l’avenir de la nation.

L’anniversaire de ce 11 novembre 1918 nous rappelle que haine et guerre ne sont pas motivations honorables pour le cœur d’un humain. C’est aux conditions de paix que nous devons généreusement nous atteler. Alors l’avenir de nos enfants sera envisageable.

Jean-Marie Charron

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