10 décembre 1922 : Albert Einstein reçoit le prix Nobel de physique.

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10 décembre 1922 : Albert Einstein reçoit le prix Nobel de physique.

En 1921, le journaliste Raymond Recouly rencontre Albert Einstein. Une interview pour évoquer son enfance, sa théorie sur la relativité, ses recherches et son antimilitarisme...

En 1921, le journaliste Raymond Recouly fait une enquête en Allemagne où il rencontre Albert Einstein. La conversation présentée ci-dessous est faite de questions réponses entre le journaliste et le savant ; elle est entrecoupée de longues observations personnelles du journaliste. Afin de rendre plus aisée la lecture de l’interview, nous nous sommes autorisés quelques ajouts dans le texte.

Raymond Recouly : Voulez-vous me permettre une question préalable et pour moi, comme d’ailleurs pour beaucoup d’autres, essentielle ? Est-il indispensable, pour comprendre vos théories, de posséder une haute culture mathématique ? C’est l’avis de mon cher maître Bergson, qui m’apprit autrefois au lycée Henri IV le peu de philosophie que je sais.

Einstein se recueille un instant. Puis, de sa voix posée, avec un regard tranquille, il me répond « Non. »

Albert Einstein - Pour aller jusqu’au fond de ma pensée, la connaissance des mathématiques supérieures s’impose évidemment. Tout finit par des calculs difficiles, par des équations compliquées. Comment les suivre si l’on n’est pas un bon mathématicien ? Mais on peut très bien, sans se noyer dans ces calculs, avoir une idée suffisamment claire des notions sur lesquelles je m’appuie. Il suffit de bien connaître les principes fondamentaux de la physique et de la mécanique, les lois de la pesanteur, de la gravitation universelle, etc. Il faut en être pénétré, les porter en soi.

Le journaliste dresse alors un portrait du célèbre physicien.

…Un homme vigoureux et solide, plutôt massif, d’assez forte corpulence. Il a quarante-deux ans, mais il n’en paraît pas loin de la cinquante. Une tête puissante, le front très large et très découvert les cheveux abondants, redressés en coup de brosse, ramenés légèrement en arrière.

L’aspect est celui d’un artiste, d’un musicien de génie plutôt que d’un philosophe ou d’un savant. Einstein, d’ailleurs, a une véritable passion pour la musique qu’il a apprise lui-même sans professeur. Il joue fort bien du piano et du violon. Ses dieux préférés sont Mozart et Bach. L’impression dominante est celle d’une prodigieuse force intellectuelle, tranquille, confiante et sûre d’elle-même.

Albert Einstein, d’origine juive, est né à Ulm, le 14 mars 1879. Presque aussitôt après sa naissance, ses parents l’emmenèrent à Munich où son père prit la direction d’une usine électrique.

Sa famille, très aisée, habitait une jolie demeure entourée d’un vaste jardin. Son père était un homme instruit, cultivé, sa mère une femme énergique et souriante. C’est dans ce milieu très heureux que s’écoulèrent ses premières années.

Au moment de son adolescence, la mauvaise fortune s’abattit sur les siens.

L’entreprise paternelle périclita. Ses parents s’en allèrent à Milan et pour les enfants commença une existence de préoccupations, de privations et de travail.

Albert mena en Suisse une vie d’étudiant pauvre. Il fréquenta l’école cantonale d’Aarau et passa ses premiers examens à Zurich où il suivit les cours à l’École supérieure technique. Sa thèse de doctorat est consacrée à une question de physique.

En 1902, il accepte, comme gagne-pain, et aussi afin de pouvoir épouser une de ses camarades d’Université - l’actuelle Mme Einstein est sa seconde femme - une place d’ingénieur à l’Office national des brevets à Berne.

Il était, entre temps, devenu citoyen suisse.

Raymond Recouly - Pourquoi, ai-je demandé à Einstein quand il me racontait sa jeunesse, vous êtes-vous ainsi attaché à la Suisse ? Pourquoi n’avez-vous pas continué vos études en Allemagne ?

Einstein me regarde un instant et me répond avec calme :

« L’Allemagne d’alors, militarisée, caporalisée à outrance, me déplaisait. C’est un milieu dans lequel je ne me sentais pas à l’aise ».

Cette réponse est à rapprocher de ce qu’il disait un jour à Alexandre Moszkowski (1) cité dans son livre " Einstein, Einblicke in seine Gedankenwel " : « Tous mes professeurs du gymnase allemand n’étaient que des sous-officiers. »

Albert Einstein - Mes fonctions à Berne, me dit-il, me laissaient beaucoup de loisir. À la suite de mes premières publications sur la relativité, j’acceptai un poste de professeur à l’École polytechnique de Zurich où je revins après une courte absence à l’Université de Prague. Au printemps 1914, un peu avant la guerre, l’Académie des sciences de Berlin m’offrit une chaire de physique et la direction de l’Institut Empereur Guillaume. J’ai posé comme condition que je garderais toute ma liberté d’opinion et resterais citoyen suisse.

Raymond Recouly - Comment êtes-vous arrivé à vos premières découvertes ? Qu’est-ce qui vous a amené aux théories de la relativité, celle de l’espace et celle du temp ?

Albert Einstein - Dès ma première jeunesse, j’avais été vivement frappé des contradictions inexplicables que présente la mécanique classique en ce qui concerne le mouvement de l’éther et la propagation des ondes lumineuses. Il y a là quelque chose de mystérieux et d’obscur, je ne sais quelle antinomie angoissante qui défie les observations et le raisonnement.

Certaines expériences, vous le savez, établissent que l’éther - c’est-à-dire l’espace interplanétaire où se propage la lumière - est entraîné par la terre dans son mouvement.

D’autres expériences prouvent au contraire qu’il ne l’est pas.

La vitesse d’un rayon lumineux, 300 000 kilomètres par seconde, devrait s’augmenter de la vitesse du mouvement terrestre quand on le projette dans le même sens que ce mouvement. Or, une fameuse expérience faite dans des conditions d’ingéniosité et de précision aussi grandes que possible, montre que cette vitesse reste constante, quel que soit le sens dans lequel le rayon est émis.

De même les lois de la mécanique classique ne s’appliquent pas aux phénomènes électromagnétiques.

Raymond Recouly - Comment sortir de toutes ces contradictions ?

Albert Einstein - Vous pensez bien que les savants ne m’ont pas attendu pour essayer de les résoudre. Ils ont fait ce que nous faisons tous en pareil cas : des hypothèses. C’est le cas de Fitzgerald et de Lorentz avec leur « théorie de la contraction ». Mais leur explication m’a toujours semblé des plus arbitraires. Par surcroît, elle n’explique pas tout. C’est pourquoi j’en ai imaginé une autre, beaucoup plus vraisemblable, me semble-t-il, et aussi beaucoup plus générale, englobant jusqu’à présent la totalité des phénomènes, parvenant à les faire entrer dans un système qui se tient.

Albert Einstein et Hendrick Antoon Lorentz en 1921. Lorentz , avec ses travaux, a certainement ouvert la voie à la théorie de la relativité restreinte d’Einstein. Wikimedia Commons

Telle a été l’origine de mes théories sur la relativité, autour desquelles on a fait un bruit dont je ne peux manquer d’être surpris. Car enfin, nous sommes ici dans le domaine de la science pure.

Que les mathématiciens, les physiciens, les astronomes se passionnent pour ces idées nouvelles, je le comprends. Mais que le grand public y porte un si vif intérêt, alors que tout cela est si difficile à comprendre, plus difficile encore à expliquer quand on croit l’avoir compris, comment n’en serais-je pas étonné ?

Un bouleversement total des notions de l’espace et du temps

Raymond Recouly - Cher maître, c’est votre étonnement qui m’étonne. Comment ? Vous jetez par terre toutes les lois de la mécanique, depuis Copernic, Galilée, Kepler, Newton vous bouleversez toutes les notions que nous avions de l’espace et du temps, et vous vous étonnez que tout ce travail de destruction d’abord, de reconstruction ensuite, ne passe pas inaperçu !

C’est le contraire qui serait étrange. Certes, la vie pratique des humains, le train-train journalier de notre existence n’en sont pas le moins du monde affectés, pas plus d’ailleurs qu’ils ne l’ont été lorsque Copernic a montré que ce n’est pas la voûte céleste qui se meut autour de la terre, comme on le croyait jusqu’à lui.

Nous savons que la terre est ronde, mais le maçon qui se sert du fil à plomb n’en continue pas moins à agir comme si elle était plane et comme si les verticales ne devaient jamais se rencontrer. Il n’empêche que l’homme - et c’est là sa noblesse - ne soit dévoré de la soif de connaître, même si cette connaissance ne doit nullement changer sa vie.

Rien donc de plus naturel et aussi de plus louable que la curiosité qui s’attache à vos recherches. Il est seulement regrettable que l’accès en soit si difficile qu’il ne se soit pas trouvé jusqu’ici un vulgarisateur de talent pour essayer de les exposer au public intelligent, mais non initié. Cette tâche est assurément difficile ; elle ne parait point impossible.

Albert Einstein - Je crois, en effet, qu’on pourrait y réussir.

***

Raymond Recouly apporte ses réflexions sur l’intérêt du grand public aux théories d’Einstein en mêlant ses souvenirs personnels.

... En attendant cette vulgarisation nécessaire, serait t-il donc interdit aux profanes de jeter, à la dérobée, un regard fugitif - et cependant révélateur - dans ce sanctuaire sacré-saint ? Au temps de ma jeunesse errante, durant un long séjour à Fez, alors à peu près fermé aux Européens, il était sévèrement défendu aux chrétiens, non seulement d’entrer dans les mosquées, mais même de s’arrêter sur le seuil.

Poussé par une curiosité irrésistible, je m’arrangeais toujours pour passer et repasser à cheval devant une des plus belles mosquées de la ville, celle des Andalous. Par le portail largement ouvert, mon œil plongeait dans la cour immense, jusque sous les voûtes et les colonnades du lieu saint.

Pourquoi chacun de nous ne risquerait-il pas des échappées de ce genre à travers le labyrinthe d’Einstein ? Nous trouvons pour cela quelques bons guides, Charles Nordmann, entre autres, dans un de ses récents articles de la " Revue des Deux Mondes ".

L’espace et le temps dépendent du mouvement vitesse

Supposez un wagon ou un aéroplane au repos dont la longueur est déterminée par deux piquets plantés, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière. Eh bien la longueur de ce wagon, de cet aéroplane n’est plus la même pour l’observateur lorsque, au lieu d’être au repos, il est en mouvement.

A mesure que celle vitesse augmente, cette longueur, par rapport à nous, diminue. Ce fait, très important et même essentiel, peut être établi par une expérience.

Par conséquent, la longueur, les dimensions d’un corps n’ont rien d’absolu. Elles sont, au contraire, essentiellement relatives. Elles dépendent de la vitesse. Augmentez considérablement celle vitesse et le wagon de tout à l’heure, par rapport à l’observateur, se raccourcira de plus en plus.

Voilà pour la relativité de l’espace, et voici maintenant pour celle du temps.

Le phénomène est, dans les deux cas, identique. Pour le voyageur dans le wagon, la durée est d’autant plus courte que la vitesse du train est plus grande.

Sous une forme tout à fait simplifiée, on pourrait dire que la montre du piéton va plus lentement que celle de l’automobiliste, celle de l’automobiliste plus lentement que celle de l’aviateur etc.

Supposez qu’un être humain, enfermé dans un gigantesque obus - le boulet de canon de Jules Verne -soit projeté à une très grande vitesse, de la terre dans une autre planète, puis, de cette planète renvoyé de nouveau sur la terre.

Pendant que s’est effectué ce voyage « aller et retour », si les êtres demeurés sur notre planète ont vieilli par exemple de dix ans, celui qui aurait fait le voyage n’aurait vieilli que de deux ans - ou d’un an - selon la vitesse de son véhicule.

Une pensionnaire de la Comédie-Française qui, au sortir du Conservatoire, effectuerait une tournée de ce genre dans la Lune ou les étoiles, à son retour à la Maison de Molière, se trouverait de plusieurs années plus jeune que ses camarades.

Ainsi, non seulement l’espace et le temps n’ont aucune valeur, aucune existence en eux-mêmes : ils dépendent uniquement du mouvement de la vitesse, mais, de plus, ils sont dans une étroite dépendance l’un de l’autre.

Ils n’existent pas l’un sans l’autre ; ils ne sont l’un et l’autre que les deux aspects d’une chose unique. Comme le dit Minkowski (2) dans son livre " Raum und Zeit " : « A l’heure actuelle, l’espace et le temps considérés en eux-mêmes doivent disparaître : leur union seule possède une individualité. »

***

Raymond Recouly - Je crois savoir que notre grand philosophe Bergson prépare un livre où il sera question de vos idées. Bien que vous prétendiez vous confiner dans la physique et la mécanique, votre théorie du temps ne peut pas ne point préoccuper les philosophes.

Autant que j’en puis juger, d’ailleurs, elle n’est pas en contradiction avec la conception bergsonienne de la durée. Car Bergson - c’est là le point essentiel de sa doctrine - distingue deux durées : l’une qui se mesure et n’est par conséquent que de l’espace ; l’autre, la vraie - la seule - n’a rien à voir avec la mesure ni avec l’espace : elle est quelque chose " à part ", une donnée immédiate de la conscience ; elle consiste dans l’écoulement ininterrompu de nos états d’âme se pénétrant, s’enchevêtrant les uns dans les autres, sans qu’il y ait jamais entre eux la moindre solution de continuité.

Soyez sûr que si Kant vivait encore, il ne manquerait pas, lui aussi, d’étudier et de critiquer votre idée du temps.

Albert Einstein - Vous savez que la culture mathématique de Kant était des plus fortes. Presque tous les grands philosophes, d’ailleurs, ont été de bons mathématiciens.

Einstein me parle à ce propos d’Henri Poincaré, dont il fait le plus magnifique éloge.

Je lui dois beaucoup, c’est à coup sûr le plus grand cerveau de notre temps.

Raymond Recouly - Comme je l’interroge sur ses recherches actuelles, sur ses travaux de l’Académie des sciences, nous sommes amenés à dire un mot de l’esprit qui règne dans les universités allemandes, des tendances chez les étudiants.

Albert Einstein - Figurez-vous, que certains ont essayé de mêler à leurs discussions, leurs querelles politiques, mes recherches scientifiques. C’est vraiment les faire descendre bien bas. J’ai été violemment critiqué, et même injurié. On me reproche sans doute d’être juif, d’introduire un esprit novateur qui choque les opinions reçues et démolit les vieilles théories, d’avoir tenu à demeurer citoyen suisse, peut-être aussi d’avoir gardé pendant la guerre une attitude dont je suis on ne peut plus fier.

Raymond Recouly - Einstein a trop de tact pour m’en dire plus long-là-dessus. Mais je n’hésite pas à être moins discret que lui. On sait qu’au commencement des hostilités, Einstein non seulement, refusa de mettre son nom au bas du manifeste des quatre-vingt-treize intellectuels allemands, mais il signa, comme, le professeur Nicolaï, une déclaration en sens contraire. Un tel acte de bonne foi et de courage lui valut la haine des réactionnaires et des militaristes. On a essayé, à diverses reprises, d’organiser des manifestations tapageuses à ses cours.

Un homme de cette valeur est bien au-dessus, on peut, le croire, de sottises et de vilenies de ce genre. Il les regarde de très haut. Il y attache exactement l’importance qu’elles méritent, c’est-à-dire aucune.

Renouer au plus vite entre les peuples

Raymond Recouly - Comme je lui demandais dans quel sens, selon lui, évoluerait l’Allemagne d’après-guerre.

Albert Einstein - Je crois, me répondit- il, que ce sera finalement dans le sens de la démocratie, mais, après un certain nombre d’oscillations.

Raymond Recouly - Il me parla, pour finir, de l’immense avantage qu’il y aurait à renouer au plus vite entre les peuples, surtout entre l’Allemagne et la France, les relations intellectuelles, scientifiques, que la guerre et l’après-guerre ont interrompues.

Il est difficile, à cet égard, pour tout homme de réflexion de ne pas partager son opinion. Puisque nous sommes en paix, et que - il faut ardemment le souhaiter - nous y resterons.

Longtemps, sinon toujours, il est bien évident que les savants, les physiciens, les chimistes, les médecins des deux pays, sans parler des autres, sont obligés d’avoir des rapports suivis et de se tenir au courant de leurs travaux.

Durant quelque vingt ans de journalisme actif, et si j’ose dire, itinérant, je me suis trouvé en contact avec la plupart des hommes les plus marquants de notre temps, souverains, hommes d’États et hommes de guerre, artistes, écrivains, financiers, etc., etc.

Je n’en ai rencontré aucun qui m’ait donné, au même degré qu’Einstein, l’impression de la puissance intellectuelle, de la force cérébrale. Et comme l’homme ne vaut que par elle, s’il est quelqu’un qu’il faille, dans cette hiérarchie de talent, et de génie, placer tout en haut de l’échelle c’est lui.

DOMINATOR MUNDl SPIRITUS REX.

Par Raymond Recouly *

* Raymond Recouly ( 1876-1950) , journaliste et homme de lettres. D’abord correspondant de guerre pour le journal " Le Temps ", il collabore également au " Figaro " en charge de la politique étrangère.

À partir de 1908, il devient journaliste à " l’Illustration ".

Raymond Recouly publie de nombreux ouvrages consacrés à la guerre et au maréchal Foch ainsi que des ouvrages historiques. Après la Première guerre mondiale , il fonde la " Revue de France " avec Marcel Prévost.

Marie-Aude Bonniel

Le Figaro

Notes :

(1) Alexandre Moszkowski (1851-1934) est un écrivain et philosophe allemand. Il rencontre Einstein en 1916. En 1921, il publie des entretiens avec le physicien.

(2) Hermann Minkowski (1864-1909) est un mathématicien et physicien allemand. Il élabore la théorie sur la géométrie des nombres. Il se tourne également vers la physique : à partir de 1905, il s’intéresse à la théorie de la relativité. Il introduit une géométrie nouvelle pour les événements du monde, la géométrie " espace-temps ". Ces travaux ont servi à Einstein pour établir sa théorie sur la relativité générale.